À propos des livres

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Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony Doerr

Ma note :

J’éprouve toujours un sentiment ambivalent entre la frustration et le regret quand je termine un aussi beau roman que celui-ci, en pensant qu’il était là, à portée de main, dans ma bibliothèque, et que je l’ai laissé filer pendant de longs mois, et parfois même de longues années. Allons donc à l’essentiel de cet avis : si vous avez ce roman chez vous, qu’il n’a pas encore été lu, allez-y, et si vous ne l’avez pas encore acheté, foncez !

L’histoire se déroule donc en Europe, à plusieurs époques mais disons d’une période qui s’étend de la montée du nationalisme allemand d’avant guerre à la libération française. Nous suivons deux personnages à travers différentes périodes de cette époque (avec d’ailleurs des sauts aléatoires dans le temps qui m’ont un peu déstabilisé au début) : Marie-Laure, une jeune aveugle vivant à Paris avec son père, serrurier en chef du Muséum d’Histoire Naturelle ; Werner, un jeune allemand en orphelinat avec sa sœur, se découvrant une passion pour les mathématiques et une autodidaxie pour la radio.

Entre ces deux personnages, l’auteur tisse une lente toile à travers les années afin que leurs destins s’entremêlent, et c’est avec un certain délice que l’on tourne frénétiquement les pages en se demandant quand, enfin, l’un et l’autre verront leur histoire commune s’écrire. C’est ironiquement un diamant rare dont on dit qu’il est porteur d’une malédiction, qui fera que leurs routes seront amenées à se croiser à Saint-Malo, où l’une est réfugiée dans une maison de famille tandis que l’autre traque des émissions radio de la résistance.

Si j’ai été un peu surpris au début de ma lecture par les chapitres microscopiques (j’ai horreur de toutes ces pages blanches qui alourdissent les livres sans alléger les histoires) et des sauts dans le temps un peu inattendus, j’ai été très rapidement happé par cette lecture, je l’ai littéralement dévorée en une journée et demi et je l’ai refermée après six cent pages avec ce sentiment de plénitude que les beaux romans offrent aux lecteurs gourmands. Foncez !

Toute la lumière que nous ne pouvons voir, d’Anthony Doerr, est publié aux États-Unis en 2014 sous le titre « All the Light We Cannot See » . Il paraît en France le 4 mai 2015 aux éditions Albin-Michel dans une traduction de Valérie Malfoy, et est également disponible en poche au Livre de Poche depuis septembre 2016.

Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal

Ma note :

Maylis de Kerangal - Corniche KennedyLa chaleur de l’été est étouffante sur la cité phocéenne, et les jeunes issus des quartiers populaires trompent l’ennui en bravant les interdits. En bord de mer, coincée au bord d’une route longeant de belles propriétés, la corniche Kennedy est une petite falaise brute, agrémentée d’une zone bétonnée, et dépourvue de plage. C’est là qu’une petite bande, celle d’Eddy et ses copains, vient sauter depuis différentes hauteurs dans une mer qui n’est pas sans danger, le courant ayant déjà tué quelques intrépides.

Afin d’éviter ces morts inutiles, le maire de la ville est décidé à faire respecter la loi, et demande à la police de veiller à ce qu’aucun gamin ne contrevienne à ses arrêtés. C’est Sylvestre Opéra, un commissaire en surpoids, dégoulinant de sueur dans un bâtiment sans air conditionné, qui sera en charge de protéger son littoral, situé juste en face de l’immense bloc du commissariat. Depuis les toits, équipé d’une puissante paire de jumelles, il surveille d’un œil mi-amusé mi-autoritaire cette bande qui n’aspire qu’à profiter de l’été.

Pour les gamins, il s’agit surtout de se prouver quelque chose, de faire le fier devant les filles et les copains, d’imaginer les prouesses les plus folles et les cris les plus extravagants pendant cette chute, ce temps suspendu où les corps en pleine transformation semblent n’appartenir ni à la terre, ni à la mer, libres de toute entrave. Et c’est Suzanne, une fille de bonne famille qui s’ennuie dans sa villa située un peu plus haut, qui viendra perturber l’équilibre de cette petite bande, en imposant sa présence sur la corniche aux côtés des intrépides sauteurs.

C’est dans cette drôle d’ambiance, lourde de la chaleur d’un été sans air, que Maylis de Kerangal dissèque une fois de plus avec brio une tranche de vie, du côté des ados insouciants où les rapports de forces se jouent encore à des niveaux qui prêtent à sourire, comme du côté de l’autorité, volontairement grotesque face à cette bande rebelle. Un court roman à l’écriture ciselée, fidèle à l’esprit de l’auteur pour les belles histoires au rythme soutenu.

Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal, est publié en août 2008 dans la collection Verticales des éditions Gallimard, et disponible en poche chez Folio depuis avril 2010.

Tu tueras l’ange, Sandrone Dazieri

Ma note :

Sandrone Dazieri - Tu tueras l'angeVous avez peut-être déjà lu « Tu tueras le père » , dont je vous avais parlé lors de sa sortie en 2015, et qui constituait le premier volet d’une saga en devenir autour du personnage atypique mais attachant de Dante Torre. L’auteur italien Sandrone Dazieri revient donc avec une suite sous forme d’une nouvelle enquête pour le binôme inattendu que forment Dante et la commissaire Colomba Caselli, tête brûlée de la police italienne.

C’est elle qui sera appelée lorsque arrive en gare le train reliant Milan à Rome, et dans lequel tous les passagers de la classe affaire sont retrouvés morts, manifestement tués par un gaz neurotoxique. Branle bas de combat dans la capitale italienne, les forces spéciales et l’armée s’en mêlent, l’attentat fait grand bruit. Pour Caselli, l’affaire semble trop vite entendue, et elle doute sérieusement qu’il s’agisse d’un attentat terroriste.

Pour y voir plus clair, elle fait appel à Dante, « l’homme du silo » avec qui elle avait travaillé dans Tu tueras le père, bien que son comportement quasi-autistique rende sa présence difficile pour le reste de la police, et surtout sa hiérarchie. Son enquête la mènera rapidement sur la piste d’autres assassinats à travers le monde, parfois déguisés en accidents, parfois en crime sordide, qui révèlent qu’un tueur est prêt à tout pour atteindre sa cible.

Ce tueur prend des allures quasi fantomatiques d’après les rares témoignages que Caselli et Torre réussissent à rassembler à travers l’Europe, et c’est sur la piste d’une femme mystérieuse et insaisissable que le binôme s’orientera, une sorte de Giltiné, l’ange lituanien des morts.

Si j’avais apprécié ma première rencontre avec le binôme Caselli-Torre dans Tu tueras le père, je n’ai pas retrouvé le même plaisir de lecture en me plongeant dans cette suite. Les premières pages laissant imaginer une enquête pour attentat m’ont bien plu, et j’ai finalement été assez déçu de cette histoire d’une tueuse vengeresse insaisissable avec laquelle j’ai peu accroché. Il y aura sûrement une suite à ces aventures, mais je crois que ce sera sans moi.

Tu tueras l’ange, de Sandrone Dazieri, est publié en Italie en novembre 2016 sous le titre « L’Angelo » . Il est publié en France le 18 mai 2017 dans la collection La Bête Noire aux éditions Robert Laffont dans une traduction de Delphine Gachet.

La maison des Turner, Angela Flournoy

Ma note :

Angela Flournoy - La maison des TurnerJe ne pourrais pas expliquer pour quelle raison, mais j’ai toujours été emballé par la lecture de ces sagas familiales au travers des générations, comme dans le prisé Le soleil des Scorta, de Laurent Gaudé, l’immanquable Chronique des Clifton de Jeffrey Archer ou encore le superbe Jours de juin, de Julia Glass. Autant dire que, lorsque j’ai lu la quatrième de couverture de La maison des Turner, je me suis dit que ce roman était fait pour moi.

Nous sommes à Détroit, ville portuaire du Michigan fondée par un français, longtemps prospère grâce à l’industrie automobile (d’où son surnom de « Motor city » ), puis lentement ville refuge des populations noires fuyant le sud des États-Unis, et enfin aujourd’hui cité sinistrée par la crise des subprimes, par le déclin des industries automobiles qui l’avaient fait vivre, par un chômage flirtant avec les pires records, l’ayant conduit il y a quelques années à être la première ville à se déclarer en faillite.

À Détroit, les Turner essaient de maintenir les liens familiaux alors que leur mère, Viola, montre des signes inquiétants de fatigue, et semble de plus en plus malade. Les treize enfants tâcheront de gérer au mieux leurs combats personnels afin de pouvoir se réunir et décider unanimement de ce qu’ils devaient faire de la maison familiale de Yarrow Street, à l’abandon et sans aucune valeur, maintenant que leur mère ne peut plus y vivre.

C’est Charles, l’aîné de la fratrie, dit Cha-cha, vers qui tous se tournent naturellement pour prendre la bonne décision, alors qu’il s’embourbe dans une thérapie après un accident au volant de son camion, pour lequel il a expliqué avoir vu le fantôme qui le poursuit depuis son enfance. Dans la maison abandonnée de Yarrow Street, il y a pourtant Lelah qui squatte dans un silence honteux après avoir tout perdu – travail, amis, famille, logement – à cause son addiction aux jeux, et surtout à la roulette dans les casinos.

Cette saga n’est pas construire chronologiquement, et les turpitudes entrecroisées des frères et sœurs Turner laissent de temps en temps place à un retour dans le passé, pour suivre l’histoire des parents, Viola et Francis Turner. Le roman est globalement intéressant, agréable à lire, et pourtant je garde comme une forme de déception à son endroit, car c’est un roman très inégal, avec des personnages quasi-inexistants et d’autres très détaillés. Si j’ai aimé ma lecture, je l’ai achevée avec le sentiment trouble qu’il manquait quelque chose, qui est peut-être tout simplement la raison pour laquelle les sagas m’emballent autant : l’attachement aux personnages et cette nostalgie qui accompagne les dernières pages, que je n’ai pas retrouvé dans La maison des Turner.

La maison des Turner, d’Angela Flournoy, est publié aux États-Unis en avril 2015 sous le titre « The Turner House » . Il paraît en France le 31 août 2017 aux éditions Les Escales, dans une traduction de Anne-Laure Tissut.

Origine, Dan Brown

Ma note :

Dan Brown - OrigineJe me suis lancé dans la lecture d’Origine, le dernier né de la plume de Dan Brown, avec un mélange d’appréhension et d’excitation. Appréhension, car Inferno, son avant dernier bouquin, était imbuvable et n’était qu’un guide touristique romancé, dénué d’intérêt. Excitation car, comme je l’ai déjà dit dans ma critique d’Inferno, j’ai toujours l’espoir de retrouver le même univers qu’au commencement, quand le Da Vinci Code avait révélé au monde l’univers de son auteur, l’entraînant vers le succès qu’il connaît depuis.

L’intrigue se joue cette fois en Espagne, où Langdon a rendez-vous avec Edmond Kirsch, un de ses anciens élèves devenu l’un des scientifiques les plus controversés du moment. Ce soir là, au musée Guggenheim de Bilbao, l’homme s’apprête à révéler au monde sa dernière trouvaille, la réponse ultime à la question que les Hommes se posent depuis des millénaires, qui renverserait probablement l’équilibre des religions.

Seulement voilà, alors qu’il est sur le point de prendre la parole, face à un parterre d’invités triés sur le volet, et tandis que la planète entière suit son allocution retransmise sur internet, Kirsch est abattu. Aux côtés d’Ambra Vidal, la directrice du musée, et fiancée du futur roi d’Espagne, Langdon devra prendre la fuite afin de déverrouiller la séquence vidéo qu’allait lancer son ancien élève et ami avant son assassinat, et qui révèlera le fruit de ses recherches.

Luttant alors contre la montre, Langdon et Vidal devront filer à Barcelone en échappant aux tueurs qui en ont manifestement après eux, sans parler des gardes royaux dont ils ne savent pas vraiment s’ils essaient de les protéger où de les faire taire. Du palais royal jusqu’aux bureaux de Kirsch, le chemin sera long et semé d’embuches. Le jeu en vaut-il seulement la chandelle ?

Je serais presque réconcilié avec Dan Brown grâce à Origine. Presque, parce que ce roman est un peu moins étouffant sur l’aspect « j’étale le fruit de mes recherches » que le précédent roman, et que l’intrigue avec la couronne d’Espagne est un peu grosse, même si pour l’américain moyen tout ça doit être totalement plausible. Malgré tout, le rythme se tient, l’intrigue en général est assez originale, et j’ai pris du plaisir à lire ce Dan Brown, même si l’on reste loin des premiers romans…

Origine, de Dan Brown, est publié aux États-Unis en octobre 2017 sous le titre « Origin » . Il paraît en France le 4 octobre 2017 aux éditions JC Lattès dans une traduction de Dominique Defert et Carole Delporte.

La vie serait simple à Manneville, Pierre Cochez

Ma note :

Pierre Cochez - La vie serait simple à MannevilleManneville, c’est une maison de famille en Normandie, un refuge à quelques heures de Paris qui accueille les souvenirs heureux de Bruce, ceux d’étés passés avec ses sœurs, ses cousins et ses parents. Manneville, où la vie serait évidemment plus simple tant le quotidien y est si doux, fait de détente et de fous rires, comme coupé d’un monde où tout est plus compliqué, plus sombre et plus fragile.

C’est l’été, et Bruce est en plein deuil de cet ami fauché par une voiture, cet ami avec qui il aura connu les premiers émois, ceux bercés par la candeur de la découverte, quand les caresses et le désir ne compliquent encore rien, n’appellent ni tabou ni vie cachée. C’est l’été, et malgré la tristesse et l’insouciance, Bruce se prépare à quitter Manneville pour l’Angleterre, où ses études le conduiront à Oxford.

Il y fera la rencontre d’Alexander, un grand roux à la veste en tweed respecté pour ses talents sportifs, dans les bras duquel il oubliera ses premiers amours que la vie a contrarié. Alexander, l’ami féringien qui sera accepté par tous, sans que la proximité entre les deux garçons ne soulève de questions, même à Manneville où il est évidemment convié lors des vacances scolaires.

J’ai rencontré l’homme frère, ami, amant. Je l’ai choisi et il m’a choisi.

Pourtant, l’histoire entre Alex et Bruce est impossible, le premier ayant choisi de ne pas affronter le rejet et la vie dans la marge, pour tenter malgré son inclinaison naturelle, d’aller voir ce que l’autre camp peut lui offrir. L’espoir d’une vie normale, d’une vie plus simple, surtout. Bruce va alors profiter de son travail de journaliste pour s’exiler loin d’une histoire dont il n’arrivera pourtant pas à tourner la page. Des Féroé au Mozambique en passant par le Salvador, il parcourt le monde pour l’AFP en tentant, quand l’occasion se présente, d’oublier le bel Alexander dans les bras de garçons d’un soir.

Je marchais le long des arbres, pour me coucher les bras en croix en regardant la nuit. Comme avant cette histoire évaporée. J’étais ridicule ou mort, au choix. Mon ventre se serrait. J’étais seul et ce n’était pas juste.

Cette histoire d’amour bancale est également le témoin, dans les années 80, de l’arrivée de cette maladie terrible qui emportera une flopée de jeunes homosexuels avec elle. Comme si la vie n’était pas déjà assez compliquée des amours contrariés, il aura fallu que la nature s’en mêle. Pierre Cochez signe là un roman tout en mélancolie, à l’écriture doucement poétique, dans lequel il laisse un peu de lui-même avec ce jeune journaliste ayant parcouru le monde. Un roman plein de tendresse dans lequel je me suis laissé bercer sans ennui.

La vie serait simple à Manneville, de Pierre Cochez, est publié le 13 avril 2017 aux éditions Les Escales.

Normal(e), Lisa Williamson

Ma note :

Lisa Williamson - Normal(e)L’adolescence est un âge ingrat, celui de la lente et douloureuse transformation d’une chenille indifférenciée, un peu balourde, enfant de ses parents, en un jeune et frêle papillon prêt à voler vers le monde et vers l’indépendance. Un temps « qui ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire » , disait le cinéaste François Truffaut. Autant dire qu’en période de plein paradoxe où les adolescents se normalisent tous pour devenir différents, être en dehors des normes expose au rejet, au mépris, à la violence verbale ou physique.

Pour David Piper, le quotidien n’est pas très joyeux. À quatorze ans, son corps commence à montrer des signes de masculinité qui échappent à son contrôle, et chaque jour David note dans un carnet secret les diverses mensurations de ce corps qui évolue, mais pas comme il le souhaiterait. Ses parents comprennent bien que leur fils est mal à l’aise, et ils prennent ses drôles de manies pour des signes d’homosexualité, sauf qu’ils « ont tout interprété de travers (…), parce que je ne suis pas gay. Je suis juste une fille hétéro coincée dans un corps de mec » .

Les choses changeront pour un temps avec l’arrivée dans l’établissement plutôt huppé de Leo Denton, un étudiant ténébreux et solitaire, dont la légende veut qu’il ait été exclu de son précédent collège situé dans un quartier populaire après avoir découpé le doigt d’un de ses professeur avec une mini-scie… Se tenant à l’écart des autres étudiants, Leo suscite autant de curiosité que de crainte, et lorsqu’il défendra David alors qu’il se fait malmener au self par un des idiots populaires, il fera craquer Alicia, qui ne le laisse pas indifférent non plus.

David et Leo profiteront de leurs heures de colle pour faire connaissance et tisser un solide lien d’amitié, scellé par le partage d’un secret de nature à les rapprocher. Mais parce que rien n’est jamais simple, les secrets feront surface et viendront ajouter de l’huile sur le feu de leurs rapports tumultueux avec leurs autres camarades.

Pour sa première incursion dans le genre « young adult » , Lisa Williamson s’attaque à un sujet difficile, pas vraiment consensuel, mais qu’elle connaît bien pour avoir travaillé dans un service chargé des questions d’identité de genre au sein du système de santé britannique. Un roman pour ado et jeunes adultes qui parle de la différence mais surtout des genres, de deux adolescent(e)s aux identités contrariées, et qui soulève la question transgenre à l’âge des grands chamboulements, c’est audacieux ! L’histoire est touchante et agréable à lire, et accessible dès 13 ans.

Normal(e) de Lisa Williamson est publié au Royaume-Uni en janvier 2015 sous le titre « The Art of Being Normal » . Il est publié en France le 29 mars 2017 aux éditions Hachette Romans dans une traduction de Mathilde Tamae-Bouhon.

Celui qui est digne d’être aimé, Adbellah Taïa

Ma note :

Abdellah Taïa - Celui qui est digne d'être aiméJ’ai toujours été sensible à la plume d’Abdellah Taïa, même si tous ses romans ne m’ont pas touché avec la même intensité, ou pour les mêmes raisons. Il y a pourtant une constante solide à son œuvre, c’est cet enchevêtrement complexe de fiction et de récit personnel, qui fait que l’on ne sait jamais trop à quel moment l’on doit être empathique, touché par le destin d’un personnage potentiellement pur produit de l’imagination de l’auteur.

Celui qui est digne d’être aimé ne diffère pas, en ce sens, de ses précédents romans. Ahmed est un marocain de quarante ans, installé à Paris. Le récit débute par une lettre à sa mère, sorte de figure tyrannique dans sa mémoire adolescente, décédée quelques années plus tôt, dans laquelle il exorcise ses démons et parle sans faux semblants de son homosexualité à cette mère qui avait effacé le père à peine était-il mort.

Ahmed, c’est aussi un cœur meurtri, un garçon tombé amoureux trop tôt d’un flamboyant français qui, d’une attitude paternaliste, aurait presque glissé à une posture colonialiste. C’est dans les lettres que ce roman s’écrit, et c’est une lettre de rupture qu’Ahmed écrit à Emmanuel, une lettre lucide sur le chemin parcouru, sur les bénéfices perçus, et sur l’émancipation du jeune homme de Salé, devenu aujourd’hui professeur en France.

Enfin, il y a cette lettre d’amour de Vincent, un amour fou et passionné, dévoré dans l’instant, aussi fugace que tragique, et celle de Lahbib, d’un amour d’évidence, fraternel, lui-même objet d’une attention concupiscente de la part d’un homme en âge d’être son père.

Derrière ce court récit épistolaire, c’est tout le talent d’Abdellah Taïa qui se dessine. C’est une longue et morne mélancolie comme on les aime, bercée d’amour, de déception et de souvenirs du Maroc, avec tout au fond, là-bas, l’espoir d’un avenir meilleur, d’un amour heureux, d’êtres en paix avec eux-même.

Celui qui est digne d’être aimé, d’Abdellah Taïa, est publié le 5 janvier 2017 aux éditions du Seuil.

La libraire de la place aux Herbes, Eric de Kermel

Ma note :

Eric de Kermel - La libraire de la place aux HerbesQuand j’ai quitté Paris pour partir vivre dans cette ville de province, ma grande déception fut l’absence d’une petite librairie intimiste, faisant si possible salon de thé, comme j’en visite avec enchantement en France et à l’étranger à l’occasion de tous mes déplacements. Coincée entre une Fnac et un espace culturel Leclerc, la seule librairie indépendante de ma ville m’a longtemps rebutée : trop froide, trop commerciale, je n’y avais jamais trouvé l’amour du livre de la part des employés qui semblaient plus à mes yeux être des vendeurs de livres que des libraires. C’était jusqu’à ce que la discussion s’ouvre, et que de fil en aiguille, celle que j’aime appeler « ma libraire » me conseille ses lectures, dont ce très beau premier roman d’Eric de Kermel.

Nathalie et Philippe sont un couple de parisiens qui choisissent de s’exiler à Uzès, où Nathalie va racheter la petite librairie de la place aux Herbes qui est alors à vendre, et s’essayer à ce nouveau métier dont elle a toujours rêvé. C’est dans cet espace un peu confidentiel qu’elle va pouvoir organiser les rayons, classer les titres, mettre en avant nouveautés et coups de cœur. Donnant sur cette place qui abrite un marché régional, la libraire sera alors le lieu de nombreuses rencontres, aussi simples que chaleureuses.

Au fil des pages, on fait la rencontre de personnages attachants, qui tous apportent en entrant dans cette librairie leur histoire de vie, leur parcours, leurs doutes, et plus souvent encore, leurs espoirs. Qu’il s’agisse d’une jeune fille à l’éducation un peu rigide qui souhaite ouvrir ses horizons littéraires, d’un doux rêveur qui s’imagine infatigable voyageur du monde au fil des guides touristiques, d’une jeune bergère dont le ventre s’arrondit et qui ne veut pas le voir, d’un jeune homme décidé à reprendre contact avec un père à la santé déclinante ou encore du facteur qui rêve d’une vie de comédien, Nathalie sera là pour dispenser ses bons conseils et les lectures adaptées.

C’est un roman plein de bons sentiments mais sans niaiserie, à la fraicheur incandescente, que j’ai dévoré avec un immense plaisir. Il faut ici que je remercie ma libraire, qui m’a mis ce livre dans les mains pour mon plus grand bonheur. En deux cent pages, avec l’aide d’Eric de Kermel et de Nathalie, la libraire d’Uzès, elle m’a redonné envie de raccrocher ma blouse, de couper la sirène, les gyrophares, et d’ouvrir à mon tour cette petite librairie, « lieu de lumière et de chaleur, de partage et de confidences » .

La libraire de la place aux Herbes, d’Eric de Kermel, est publié le 23 février 2017 aux éditions Eyrolles.

No Home, Yaa Gyasi

Ma note :

Yaa Gyasi - No HomeIls sont rares ces romans qui vous happent, qui dés les premières pages libèrent une magie littéraire, vous jettent un sort qui vous empêche d’en arrêter la lecture avant d’en tourner la dernière page, exténué par une lecture frénétique. Ils sont assez rares pour que l’on puisse en parler comme des coups de cœur, des révélations, des pépites, et qu’on veuille essayer de convaincre tout le monde autour de soi que c’est LE roman à lire, le titre qu’il ne faut surtout pas rater, et dont on espère qu’il deviendra avec le temps un grand classique de la littérature américaine.

Le roman débute dans la fin du 18ème siècle, dans les terres de Côte-de-l’Or, le Ghana actuel, autour du destin de deux soeurs, Effia et Esi, nées d’une même mère dans deux villages différents d’une province tribale du pays fanti. Effia sera mariée à un colon anglais du fort de Cape Coast, vivant alors du commerce avec l’Afrique mais surtout de la traite négrière. Sa soeur Esi, dont elle ignore l’existence, sera elle aussi envoyée dans le fort, mais dans ses immondes cachots, ou elle sera vendue comme esclave puis envoyée en Amérique.

Au fil des générations, le lecteur suit la descendance de ces deux sœurs promises à des destinées que tout oppose et qui pourtant, chacune à leur façon, fait écho à ses racines. Les enfants d’Effia resteront dans ces terres d’Afrique, seront de ces Grands Hommes, chefs de tribus, lettrés, enseignants, condamnés à voir les clans s’entretuer pour survivre et vendre à l’homme blanc sa précieuse marchandise qu’est l’homme noir.

Aux États-Unis, la descendance d’Esi connaîtra l’enfer de l’esclavage, des champs de coton aux coups de fouets, du travail forcé dans les mines à l’injuste ségrégation, de la guerre de sécession à l’enfer de la drogue. Sept générations plus tard, les destins entremêlés de Marjorie et de Marcus, chacun porteur de la très longue histoire de leur famille, faite d’espoir et de souffrance, riches de leurs racines africaines, qui se retrouvent enfin au fort de Cape Coast, le point originel.

Yaa Gyasi signe à 26 ans un premier roman d’une extraordinaire maturité, d’une beauté qui transcende la littérature. L’histoire de cette famille qui traverse les siècles, nourrie par l’espoir d’une vie meilleure, qui toujours garde la tête haute, est tout simplement magnifique. C’est une lecture passionnante, à l’écriture maîtrisée, un roman polyphonique de personnages aussi sensibles que touchants, qu’il faut absolument découvrir. Un très grand livre !

No Home, de Yaa Gyasi, est publié aux États-Unis en juin 2016 sous le titre « Homegoing ». Il est publié en France le 4 janvier 2017 aux éditions Calmann-Lévy dans une traduction de Anne Damour.

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