Ma note :

Par où commencer ? Peut-être, pour retarder l’inéluctable, par vous parler de pourquoi j’ai acheté ce livre, et pourquoi je l’ai lu, d’une traite, jusqu’à en avoir les poils hérissés et les yeux humides. Si sa parution aux éditions Elyzad, une maison d’édition tunisienne d’expression francophone, était totalement passée inaperçue dans la rentrée littéraire, ce très court roman de 79 pages bénéficie ces dernières semaines d’une très belle mise en avant sur les réseaux sociaux. Ne me demandez pas pourquoi, mais à force de le voir dans tout un tas de publications toutes aussi positives les unes que les autres, je me suis penché sur ce petit bouquin dont la photo de couverture est réalisée par l’autrice elle-même, Emilienne Malfatto étant photo-journaliste et particulièrement intéressée par les conflits armés et la vie sociale en Iraq.

Ce très court récit, j’ai fait le choix de l’engloutir comme pour faire passer la pilule plus vite, comme pour oublier la douleur en me disant « voilà, c’est fait, c’est derrière moi ». Car il y en a, de la douleur, à la lecture de ce récit, ce roman qu’on jurerait tiré d’une histoire en particulier. Une jeune iraquienne raconte sans larmoiements et avec une résignation bouleversante la mort qui l’attend de la main de son frère aîné. Son crime ? Être tombée enceinte de l’homme avec qui elle devait se fiancer et qui, à l’aube de partir au combat, n’a pas pu attendre avant d’éprouver sa virilité sur celle qui lui était destiné.

De ce rapport sans effusion, sans plaisir, et presque sans désir, découlera un drame inéluctable lorsque le soldat sera tué et que la jeune femme verra son ventre s’arrondir. Un enfant hors mariage, c’est l’honneur d’une famille et de toute une société qui est en jeu, et l’honneur a plus de valeur que la vie d’une femme et de son bébé à naître. Aussi, malgré la douleur de sa sœur, de ses autres frères qui aimeraient pouvoir s’opposer à cette barbarie d’un autre âge, personne ne fera rien, et elle subira le sort qui attend toutes les femmes qui ne respectent pas les règles.

Ce qui est incroyable, c’est qu’un roman aussi court puisse être aussi fort, aussi touchant et aussi dur. On n’y aborde pas seulement le poids des traditions, l’ubuesque supériorité d’un honneur intangible face à la valeur d’une vie humaine, car c’est également la vie des femmes dont il est question dans ce récit, leur liberté, leur vie, leur destinée. Ces femmes devenues objets qui étouffent leurs désirs et leurs aspirations pour s’enfermer dans ce que les hommes attendent d’elles. Un roman terriblement dur qui ne devrait pas vous laisser insensible.

Que sur toi se lamente le tigre, d’Emilienne Malfatto, a paru le 3 septembre 2020 aux éditions Elyzad.