L'Homme Qui Lit

À propos des livres

Retour à Martha’s Vineyard, Richard Russo

Ma note :

Voilà encore un roman qui avait totalement échappé à mon radar de prédateur-lecteur et qui doit son salut à une joyeuse bande de passionnés de littérature sur les réseaux sociaux, qui ont insisté en fin d’année pour que plus de monde lise Retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo. Alors est-ce que ça en valait la peine ? La réponse est oui ! Avec un très grand O, un très grand U et un très grand I. Et puisque vous n’êtes pas comme moi, c’est à dire que vous ne vous lancez pas dans des romans sans savoir de quoi ça parle au moins vaguement, je vous résume l’histoire : Lincoln, Teddy et Mickey sont trois vieux copains qui se retrouvent, au cœur de la soixantaine, pour un week-end dans la maison de vacances de Lincoln sur l’île de Martha’s Vineyard dans le Massachusetts (au nord est des États-Unis).

Ce week-end entre l’agent immobilier, l’éditeur et le musicien sera l’occasion de retrouvailles bien sûr, mais aussi de se remémorer leur dernier séjour sur l’île en 1971, où Jacy a disparue sans plus jamais donner de nouvelles. Lincoln et Teddy se rappelleront comme tous trois étaient amoureux d’elle, et s’interrogeront des années après sur les raisons de cette disparition : se peut-il que ce connard de voisin soit responsable d’un drame ? Faut-il reprendre une enquête, et faire de la place à la suspicion ? L’un d’eux en sait-il plus que les autres ?

C’est une sacré histoire que nous offre Russo avec ce roman, c’est à la fois un roman d’amitié, un roman d’amour, une tranche socio-historique de l’Amérique de la guerre du Vietnam jusqu’à la crise de 2008, un roman sur les secrets, une presque-enquête. Je l’ai lu avec délectation, et ma seule « déception » fut de m’étonner de l’absence de chapitre de Mickey, me mettant en tête que celui qui gardait le silence avait peut-être des choses à nous apprendre. C’est très beau, c’est le cœur des hommes dans un superbe livre, et bien sûr, c’est à ne pas rater !

De retour à Martha’s Vineyard de Richard Russo a paru en août 2019 aux États-Unis chez Alfred A. Knopf sous le titre « Chances are… » . Il paraît en France le 27 août 2020 aux éditions de la Table Ronde dans une traduction de Jean Esch.

Un jour ce sera vide, Hugo Lindenberg

Ma note :

Voilà un roman que j’avais repéré à l’occasion de la rentrée littéraire mais que je n’avais pas acheté, parce qu’il faut bien faire un choix ! Grâce à l’amoureux, au Père Noël et la complicité de ma libraire, je l’ai reçu en cadeau en fin d’année. Le narrateur est un petit garçon d’une dizaine d’année qui passe ses vacances chez sa grand-mère, en l’absence de sa mère, et qui rêve de se retrouver dans ces familles qu’il observe à loisir à la plage pendant l’été.

Il rencontrera Baptiste, un autre garçonnet de son âge, avec qui ils auront l’une de ces amitiés estivales spontanées qui permet à deux inconnus de profiter de quelques semaines de vacances ensemble comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde depuis toujours.

Des dissections de méduses mortes sur la plage en dîners dans la famille de Baptiste, où tous ses tourments se portent sur cette mère qu’il rêverait d’avoir, nous sommes transportés par la nostalgie de cet été particulier, où la solitude d’un enfant sans parents ne doit son salut qu’à une belle amitié lui offrant une famille ordinaire par procuration.

Si j’ai aimé la douce nostalgie de ce roman qui se lit très bien et m’a rappelé mes propres souvenirs estivaux, faits d’amitiés éternelles, d’aventures exaltantes et de promesses non tenues, j’ai parfois été un peu perdu dans la narration du roman, avec cette impression de passer à côté de certains passages et de ne pas saisir la fin de l’histoire.

Un jour ce sera vide d’Hugo Lidenberg, a paru aux éditions Christian Bourgois le 20 août 2020.

La Gestapo Sadorski, Romain Slocombe

Ma note :

S’il y a un truc que j’adore faire, c’est débuter les sagas à l’envers ! Ça fait un moment que les titres de Romain Slocombe me font de l’œil autour de son personnage de Léon Sadorski mais j’ai bien évidement attendu d’avoir le quatrième titre entre les mains pour m’y mettre. Vous allez me dire t’es mignon tu racontes ta vie mais nous on s’en fout on veut savoir de quoi ça cause et si c’est bien.

Sadorski c’est un flic de la préfecture de police pendant l’occupation nazie, et même qu’il est en charge d’une brigade anti-juifs. Alors il y a beaucoup de références aux titres précédents (on a fait péter les notes de bas de page !) ce qui me pousserait quand même à vous conseiller de ne pas faire comme moi.

Sadorski c’est une sorte d’énigme, il est à la fois à la solde du gouvernement de Vichy et de l’occupant, semble soutenir leurs folles théories mais agit quand même toujours un peu à la marge, sans trop se mouiller. Il sera intégré à une équipe mise sur pieds par la Gestapo pour traquer une équipe de résistants qui s’en prennent aux Allemands dans Paris.

Bon au départ j’ai été très mal à l’aise avec ce personnage, son antisémitisme effronté, sa misogynie, son « racisme ordinaire » en font quelqu’un d’antipathique très en phase avec les valeurs de l’époque. Pourtant, j’ai peu à peu pris en pitié ce mec pleutre qui vit de petits fantasmes malsains et n’a pas un grand pouvoir de nuisance. L’histoire est richement documentée et j’ai beaucoup aimé me retrouver dans le Paris des réseaux terroristes, malgré une scène qui m’a un peu mis mal à l’aise. Une certitude : je vais rattraper la saga par son début, et la poursuivre ensuite, le roman s’interrompant sur un cliffhanger terrible !

La Gestapo Sadorski, de Romain Slocombe a paru le 1er octobre 2020 dans la collection La Bête Noire des éditions Robert Laffont.

Okuribi, Hiroki Takahashi

Ma note :

Je suis en littérature un garçon assez curieux. Spontanément, je reste dans ma zone de confort, la littérature contemporaine, mais quand on me vend bien un coup de cœur je suis prêt à tenter l’expérience. Spontanément, Okuribi ne m’avait tapé dans l’œil que pour sa couverture et son énigmatique sous-titre « renvoyer les morts » , n’étant pas très familier avec la culture japonaise et donc rarement sous le charme de sa littérature. La lecture de la quatrième de couv’ m’a immédiatement fait penser à une sorte de Battle Royale, dont j’avais adoré l’ingénierie maléfique au cinéma et l’analyse sociale qu’elle permettait de faire à minima. Il n’en fallait pas plus pour que je me lance dans l’aventure !

Ayumu est un jeune adolescent de 15 ans qui vient de déménager une nouvelle fois à la campagne, pour suivre une mutation de son père. Si le garçon est un urbain de Tokyo, il est malheureusement habitué aux déracinements réguliers et s’acclimate relativement vite dans ses nouveaux établissements. C’est ainsi que, dans son lycée de province, il se retrouvera dans la bande de garçons menée par Akira.

Les garçons se lancent régulièrement des défis dont les victimes ou les auteurs sont tirés au sort par un jeu de cartes que je n’ai pas vraiment compris, mais qui désigne régulièrement Minoru comme bouc émissaire. Petit à petit, les gages deviendront de plus en plus dangereux, et Ayumu aura bien du mal à savoir s’il doit intervenir et faire cesser les brimades au risque de se faire exclure du petit groupe d’amis.

Okuribi est un roman assez court de 128 pages, que j’ai lu d’une traite sans totalement comprendre toutes les subtilités des jeux sociaux ni vraiment parvenir à saisir ce qui se jouait à la fin du roman. La lecture est agréable, j’ai aimé la plupart des chapitres mais j’ai l’impression d’être passé à côté de cette histoire de manière globale, de ne pas avoir eu le temps de rentrer dedans avant qu’elle ne soit déjà terminée. Au Japon, ce roman fut lauréat du prix Akutagawa en 2018, un des prix les plus prestigieux du pays décerné deux fois par an par… son propre éditeur !

Okuribi, de Hiroki Takahashi a paru en juillet 2018 sous le même titre chez Bungeishunju Ltd. Il paraît en France chez Belfond le 1er octobre 2020 dans une traduction de Miyaki Slocombe.

Laisse pas traîner ton fils, Rachid Santaki

Ma note :

Chronique de blog en retard, publiée le 31 décembre sur Instagram… Et voilà, il est déjà l’heure de tourner la page de cette année 2020, mais avant les douze coups de minuit, il me restait encore un petit créneau pour lire d’une traite un dernier roman ! J’ai choisi une histoire sombre, entre le récit et le roman, avec Laisse pas traîner ton fils de l’auteur Rachid Santaki (que certains connaissent pour ses précédents livres, d’autres pour ses dictées sur France Culture). Et bravo aux plus anciens qui auront reconnu les paroles du titre éponyme du groupe NTM, cela vous situe comme un jeune des années 90, et donc comme un boomer pour la plupart des instagrammeurs d’aujourd’hui.

L’auteur s’interroge sur les façons de casser la spirale de violence qui sévit depuis des années dans son voisinage de la Seine Saint Denis, de ces querelles entre cités qui virent à la guerre des gangs, et qui ne savent faire que des victimes. À travers l’autopsie d’un fait divers mais dramatique, la mise à mort d’un jeune garçon de 16 ans pour 500€, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, l’écrivain s’interroge sur le profil des agresseurs jusqu’à la survenue du procès.

C’est comment ? Je m’attendais plus à un roman qu’à un récit, mais j’ai retrouvé cette même qualité qui m’avait beaucoup emballé il y a quelques années à la lecture de Tout, tout de suite de Morgan Sportes (Fayard, 2011) à propos de la mort d’Ilan Halimi et du gang des barbares. S’il y a ça et là des notes d’optimisme, la tendance est malgré tout sombre et dénuée de grands espoirs, les incarcérations et les marches blanches se succédant sans grande métamorphose sociale. Pourtant, l’auteur ne baisse pas les bras et continue d’emmener l’écriture et la lecture en prison pour essayer d’aider les jeunes à s’interroger et reprendre leurs vies en main.

Une belle surprise donc que ce « romanquête » qui m’a donné envie de découvrir les autres publications de l’auteur, de quoi bien finir l’année.

Laisse pas traîner ton fils de Rachid Santaki a paru aux éditions Filature(e) le 23 octobre 2020.

Le silence de la ville blanche, Eva Garcia Saenz de Urturi

Ma note :

Cela faisait un moment que je ne m’étais pas lancé dans un polar où un tueur en série fricote avec l’ésotérisme dans ses mises en scène macabres. C’est donc pour Le Silence de la ville blanche de l’autrice espagnole Eva Garcia Saenz de Urturi que je me suis laissé tenter, un livre qui a paru en 2016 en Espagne et a déjà été adapté en film par Netflix. Il me semble d’ailleurs, mais je n’en mettrais pas ma main à couper, que ce livre inaugure une trilogie « de la ville blanche », et que les trois ont été adaptés (ou sont en cours d’adaptation) par le même site de streaming.

C’est à Vitoria, dans le pays basque espagnol, que deux cadavres sont retrouvés dans la crypte de la cathédrale Sainte-Marie. Les corps de ce garçon et de cette fille qui ne se connaissent pas sont retrouvés nus, allongés face à face, la main posée sur la joue de l’autre. Dans leur bouche, on retrouvera plusieurs abeilles dont les piqûres auront provoqué un œdème asphyxiant les victimes. Pour l’inspecteur Unai Lopez de Ayala, sorte de profiler local, l’affaire ressemble à s’y méprendre à une série d’assassinats survenue vingt ans plus tôt, pour lesquels un homme purge une peine en prison, et s’apprête à être libéré dans quelques jours.

A l’époque, l’arrestation de l’archéologue star du petit écran avait fait grand bruit, d’autant plus qu’elle avait été commanditée par son frère jumeau, alors inspecteur de police en charge de l’enquête. Vingt ans plus tard, Unai se replongera dans l’enquête avec sa coéquipière et amie d’enfance afin de savoir s’il s’agit d’un admirateur reproduisant la méthodologie du tueur incarcéré, si son frère jumeau depuis parti de la police peut avoir un rôle sordide dans cette affaire, ou si la mauvaise personne est en prison depuis vingt ans.

Je dois dire que je suis content que, pour une fois, le personnage principal ne soit pas totalement le stéréotype de l’enquêteur que tous les auteurs de polars s’accordent à mettre en scène. Unai a quand même perdu sa femme et leur enfant dans un terrible accident de la route, mais il semble plutôt équilibré malgré tout et surtout, il ne picole pas. Les personnages sont parfois surprenants dans leurs attitudes, mais je ne suis pas assez au fait de la culture espagnole pour savoir si c’est un tempérament national. J’ai aimé être berné par l’autrice alors que je pensais voir le dénouement arriver gros comme une maison avec une pointe de déception, et qu’en fait j’étais totalement à côté de la plaque. Un polar agréable que j’ai lu rapidement, pas ce que j’ai lu de mieux (ça manquait de sang, de psychopathie, de folie sanguinaire) mais assez bien pour passer un bon moment quand même.

Le Silence de la ville blanche, d’Eva Garcia Saenz de Urturi a paru en Espagne en avril 2016 aux éditions Planeta sous le titre « El silencio de la ciudad blanca » . Il paraît en France aux éditions Fleuve le 10 septembre 2020 dans une traduction de Judith Vernant.

De retour dans le placard, Bill Konigsberg

Ma note :

Je voulais terminer ma folle année de lecture sur une touche de romantisme, avec un livre facile mais optimiste, et j’ai immédiatement pensé à cette romance gay éditée dans une collection jeunesse que j’avais depuis quelques semaines dans ma liseuse. Évidemment, j’étais naïf de penser qu’il s’agirait là de ma dernière lecture de l’année, et lorsque j’ai vu minuit passer tout en étant incapable de m’arrêter de lire, j’ai compris que ce roman allait être fini bien plus rapidement que prévu, et je l’ai effectivement englouti tel un boulimique de lecture en une petite journée.

L’histoire de Rafe et Ben est un peu celle de toutes les romances adolescentes entre garçons qui ont été publiée jusque là : une attirance indomptable entre un jeune homo et un bel hétéro qui va passer du statut de meilleur ami au coup de foudre. Là où c’est original, c’est que Rafe était un lycéen à l’aise avec sa sexualité lorsqu’il vivait avec ses parents très libéraux dans le Colorado, mais qu’il décide pour son arrivée à l’université en Nouvelle-Angleterre de vivre sans étiquette, sans parler de son homosexualité, pour vivre une vie ordinaire, jouer au foot avec les sportifs du pensionnat sans qu’on le regarde de travers dans les vestiaires, etc.

Pour une raison qui échappe à tout le monde, de ses parents à sa meilleure amie restée au Colorado, il s’enfoncera dans le mensonge d’une vie hétérosexuelle, alors même qu’il n’existe aucune hostilité sur son campus de garçons, et que son propre colocataire, bien que totalement barré, soit ouvertement gay. Au fil des semaines, Rafe se rapproche de Ben, sorte de bellâtre à la carrure d’une armoire à glace, garçon sympa et très ouvert qui n’est bien sûr pas du tout gay, et dont notre jeune narrateur tombera éperdument amoureux. Le rapprochement entre les deux garçons semble inexorable, mais jusqu’à quand tiendra le mensonge de Rafe ?

Objectif atteint pour cette lecture pleine de charme et de bons sentiments. J’ai certes été désarçonné par les choix successifs de Rafe de s’enfoncer dans le mensonge sur qui il était vraiment, mais ça n’a absolument rien enlevé à la mignonitude de l’histoire entre les deux garçons. Ce premier tome pose les bases de l’histoire entre Ben et Rafe, racontée par Rafe, et la fin donne très envie de se précipiter sur le deuxième tome qui vient tout juste de sortir chez le même éditeur et qui s’appelle Être honnête avec soi-même, pour connaître la suite. À lire si vous êtes amateur du genre.

De retour dans le placard, de Bill Konigsberg, est publié aux États-Unis en mai 2013 sous le titre « Openly Straight » . Il paraît en France aux éditions Bookmark le 14 septembre 2020 dans une traduction de Sophie Bussenius et Terry Millien.

Que sur toi se lamente le tigre, Emilienne Malfatto

Ma note :

Par où commencer ? Peut-être, pour retarder l’inéluctable, par vous parler de pourquoi j’ai acheté ce livre, et pourquoi je l’ai lu, d’une traite, jusqu’à en avoir les poils hérissés et les yeux humides. Si sa parution aux éditions Elyzad, une maison d’édition tunisienne d’expression francophone, était totalement passée inaperçue dans la rentrée littéraire, ce très court roman de 79 pages bénéficie ces dernières semaines d’une très belle mise en avant sur les réseaux sociaux. Ne me demandez pas pourquoi, mais à force de le voir dans tout un tas de publications toutes aussi positives les unes que les autres, je me suis penché sur ce petit bouquin dont la photo de couverture est réalisée par l’autrice elle-même, Emilienne Malfatto étant photo-journaliste et particulièrement intéressée par les conflits armés et la vie sociale en Iraq.

Ce très court récit, j’ai fait le choix de l’engloutir comme pour faire passer la pilule plus vite, comme pour oublier la douleur en me disant « voilà, c’est fait, c’est derrière moi ». Car il y en a, de la douleur, à la lecture de ce récit, ce roman qu’on jurerait tiré d’une histoire en particulier. Une jeune iraquienne raconte sans larmoiements et avec une résignation bouleversante la mort qui l’attend de la main de son frère aîné. Son crime ? Être tombée enceinte de l’homme avec qui elle devait se fiancer et qui, à l’aube de partir au combat, n’a pas pu attendre avant d’éprouver sa virilité sur celle qui lui était destiné.

De ce rapport sans effusion, sans plaisir, et presque sans désir, découlera un drame inéluctable lorsque le soldat sera tué et que la jeune femme verra son ventre s’arrondir. Un enfant hors mariage, c’est l’honneur d’une famille et de toute une société qui est en jeu, et l’honneur a plus de valeur que la vie d’une femme et de son bébé à naître. Aussi, malgré la douleur de sa sœur, de ses autres frères qui aimeraient pouvoir s’opposer à cette barbarie d’un autre âge, personne ne fera rien, et elle subira le sort qui attend toutes les femmes qui ne respectent pas les règles.

Ce qui est incroyable, c’est qu’un roman aussi court puisse être aussi fort, aussi touchant et aussi dur. On n’y aborde pas seulement le poids des traditions, l’ubuesque supériorité d’un honneur intangible face à la valeur d’une vie humaine, car c’est également la vie des femmes dont il est question dans ce récit, leur liberté, leur vie, leur destinée. Ces femmes devenues objets qui étouffent leurs désirs et leurs aspirations pour s’enfermer dans ce que les hommes attendent d’elles. Un roman terriblement dur qui ne devrait pas vous laisser insensible.

Que sur toi se lamente le tigre, d’Emilienne Malfatto, a paru le 3 septembre 2020 aux éditions Elyzad.

Né d’aucune femme, Franck Bouysse

Ma note :

J’adore ces romans qui échappent totalement à mon radar littéraire mais qui finissent toujours par me revenir en main par un moyen ou un autre, des chroniques qui le mettent en avant lors d’une sortie poche, un cadeau, une copine qui l’a dévoré et qui me dit mais comment t’as pu passer à côté de ça ?, une librairie qui avoue, à l’occasion de la sortie d’un nouveau roman de l’auteur, qu’elle avait préféré son précédent. Bref, les bons bouquins finissent toujours par trouver le chemin de ma bibliothèque (pour les lectures médiocres, je suis seul responsable), et c’est une excellente nouvelle.

C’est ainsi que, pas très motivé à me lancer dans Buveurs de vent après avoir lu quelques avis mitigés, j’ai préféré découvrir l’auteur en lisant d’abord son précédent roman, Né d’aucune femme, qui a remporté en 2019 une ribambelle de prix (Prix des lectrices Elle, Prix Babelio, Prix des Libraires, …). Et alors, vous allez peut-être penser que je suis un garçon plein de bizarreries, mais j’ai commencé ce roman sans savoir de quoi il parlait. Naïf, j’avais imaginé d’après le titre et la couverture que ce serait un roman sur la maternité, sur un enfant à la recherche de ses origines : j’étais loin, très loin du compte.

Pour résumer l’intrigue à celles et ceux qui n’ont pas entendu parler du roman et voudraient s’y mettre en sachant dans quoi ils mettent les pieds, Rose est une jeune fille travaillant à la ferme de son père avec sa mère et ses trois sœurs cadettes. Une famille simple vivant chichement sur un bout de terre dans les Landes, on imagine plutôt au début du siècle dernier. Parce que les temps sont durs, son père commet l’impensable : il vend sa fille au maître des forges contre une bourse d’argent.

Au château du maître, Rose découvrira rapidement que derrière son rôle de servante, de domestique, se cache en réalité un dessein bien plus funeste, qui se rapproche plus de l’esclavage. Si elle trouve la mère du maître franchement rêche, elle n’est pas au bout de ses surprises, et c’est une vie de souffrances et de misère qui attend Rose si elle ne fait rien pour essayer de se sortir de cet enfer dans lequel son père l’a envoyée. Des années plus tard, un prêtre mettra secrètement la main sur les carnets que Rose a noirci de son histoire, et c’est à partir de là que nous connaîtrons le récit de sa douloureuse vie.

Une claque. Bim. Tu voulais un livre sur la maternité, la filiation, et tu te retrouves dans un thriller psychologique épouvantable ! Pour l’ambiance, l’époque, l’écriture, j’ai immédiatement pensé être dans l’univers d’un Philippe Claudel, et c’est une très bonne chose. Ce roman remue, met mal à l’aise, questionne, et finalement il est difficile de ne pas le dévorer dans une sorte d’engouement malsain, pour savoir ce que Rose deviendra. C’était magistral, coup de cœur à retardement mais coup de cœur quand même : j’espère que, d’une façon ou d’une autre, ce roman finira entre vos mains.

Né d’aucune femme, de Franck Bouysse, a paru le 10 janvier 2019 aux éditions La Manufacture de Livres. Il paraît en poche au Livre de Poche le 19 août 2020.

Tupinilândia, Samir Machado de Machado

Ma note :

Mais quelle histoire ! Quelle aventure ! J’ai passé une dizaine de jours dans cet incroyable roman, parce qu’il est dense (512 pages quand même) et que je l’ai débuté à une période où je n’avais pas beaucoup de temps pour lire, mais c’est sans regrets car j’ai pu rester plus longtemps encore dans cette épopée totalement incroyable, et c’était vraiment agréable de pouvoir prolonger l’expérience. Sur le bandeau du livre, l’éditeur situe ce roman entre Orwell et Jurassic Park, c’est vrai qu’il y a un peu de ça car l’histoire mélange à la fois le portrait d’une société galvanisée par l’extrêmisme et un parc d’attraction grandiloquent érigé grâce à la folie dépensière d’un homme fortuné n’ayant jamais abandonné ses rêves d’enfant.

C’est en plein cœur de l’Amazonie que Joao Amadeus Flynguer, qui est à la tête d’une prospère entreprise de BTP et jouit d’une immense fortune familiale lui permettant toutes les folies et toutes les corruptions, décidera de construire dans le plus grand secret une ville futuriste, un rêve de toujours inspiré par l’univers de Walt Disney qu’il rencontra enfant lorsque celui-ci voyagea au Brésil, et par la ville créée par Henri Ford, Fordlandia. Cette ville, c’est Tupinilandia : plusieurs parcs à thème, des bassins, un zoo, des répliques de dinosaures, la pointe de la technologie des années 80, une conscience écologique, un immense dôme central, un centre de commandement avec centrale informatique, un aéroport privé, une fausse monnaie, des navettes sur monorails, des véhicules électriques, …

Après des années de travaux menés à grands frais dans un étonnant secret, Tupinilândia est inaugurée pour le bénéfice d’une poignée d’amis proches. Seulement voilà, la ville est prise d’assaut par un petit groupe de militaires d’extrême droite affiliés à un général écarté du pouvoir politique aux dernières élections démocratiques. Si la famille Flynguer peut s’échapper, c’est au prix d’un compromis passé avec les nationalistes.

Trente ans plus tard, alors que les turbulences de cette journée à Tupinilândia n’ont pas dépassé le cercle du pouvoir, un archéologue nostalgique de son enfance dans les années 80 obtient à sa grande surprise un financement pour son projet d’exploration des vestiges de la ville. Ce que lui et son équipe y découvriront dépasse ses rêves les plus fous !

Bon vous l’aurez compris, j’ai adoré cette lecture, cette immersion dans le parc fonctionnel à son inauguration dans les années 80 et dans ses vestiges pas si abandonnés que ça à notre époque furent un immense plaisir à lire. Si les références culturelles et politiques sont propres au Brésil et ne m’ont pas toujours parlé, j’ai traversé ces 500 pages comme si je vivais une folle aventure au cinéma : ce livre serait d’ailleurs génial à adapter au cinéma, ou en mini-série ! N’hésitez pas, faites le voyage à Tupinilândia, vous ne le regretterez pas.

Tupinilândia, de Samir Machado de Machado, a paru au Brésil en 2018 sous le même titre aux éditions Todavia. Il paraît en France aux éditions Métailié le 3 septembre 2020 dans une traduction de Hubert Tézenas.

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