L'Homme Qui Lit

À propos des livres

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien Dufresne-Lamy

Ma note :

Encore un livre repéré pendant l’été lorsque nous étions dans l’insouciance estivale après la première vague de coronavirus, à profiter du soleil, du repos et à nous languir sur tous ces titres qu’on irait s’acheter en librairie dès leur sortie, en choisissant ceux qu’on s’achèterait fin août sur le reliquat du budget vacances pas vraiment consommé, et ceux qu’on achèterait début septembre sur le nouveau salaire qu’on commencerait à grignoter un peu, pour la bonne cause, celle de la littérature évidemment. Mon père, ma mère, mes tremblements de terre faisait parti de cette seconde sélection, appuyé par des retours enthousiastes de ceux l’ayant lu en service de presse. C’est ainsi que j’ai lu dimanche ce cinquième roman du photogénique et connecté Julien Dufresne-Lamy, auteur qui m’était jusqu’alors inconnu.

Charlie a quinze ans et attend avec sa mère dans la salle d’attente de la clinique, tandis qu’à deux pas de là, son père s’apprête à disparaître pour laisser place à Alice, la femme qu’il a choisi de devenir. Dans ce récit intimiste, l’adolescent reviendra sur deux ans de chamboulements, ces séismes auxquels le titre fait référence. Deux ans à essayer de comprendre, à accepter, à suivre les étapes ordinaires du deuil pour finalement accueillir dans leur maison leur père devenue Alice.

Il y a la découverte de la perruque, le soir, pour fumer dans le garage. Et puis ce coming-out de genre, à Noirmoutier, qui vient tout perturber. Il y a les premières marches en talon, les tenues rose parme, les copains du lycée qui grillent son père en travelo entrain de s’acheter des clopes et les messages d’insultes qui fleurissent dans la vie de Charlie. Il y a ce nouveau prénom, choisi en famille, comme une renaissance. Ces traitements, pleins d’effets secondaires, porteurs d’espoir : celui de devenir enfin celle qu’il sent être enfouie en lui depuis toujours.

Ce récit a réussi à m’interroger avec délicatesse sur mon rapport à la transidentité, à me confronter à mes propres a priori car même en étant gay, j’ai comme beaucoup des idées reçues sur ce que je ne connais pas. Bien sûr, je me dis souvent que ces histoires de pronoms genrés c’est une invention de notre temps, une mode, un truc à la marge qui passera, que le rouleau compresseur de la normalité écrasera rapidement, et puis parfois, et c’est aussi un des beaux rôles de la littérature, je réfléchis, j’essaie de comprendre plutôt que de juger, et d’inclure même si je ne comprends pas. J’ai bien aimé cette lecture, même s’il m’a manqué quelque chose, peut-être que je n’ai pas ressenti de tremblement de terre, à l’image de Charlie ce narrateur de 15 ans que j’ai trouvé trop apathique, parfois comme anesthésié dans sa façon de ressentir cette transition, alors que c’est l’âge où couvent de grands incendies qui s’embrasent pour un rien. Une belle histoire de famille à l’épreuve de la vie que je vous conseille tout de même de découvrir chez votre libraire.

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre de Julien Dufresne-Lamy est publié aux éditions Belfond le 20 août 2020.

Les Graciées, Kiran Millwood Hargrave

Ma note :

Les romans historiques se font rares dans ma rentrée littéraire, aussi j’étais très enthousiaste en débutant Les Graciées de la jeune autrice britannique Kiran Millwood Hargrave, qui nous embarque sur une petite île de Norvège à la limite du cercle polaire, en 1617. Plus exactement à Vardø dans le comté du Finnmark, où une tempête inattendue vient de tuer tous les hommes d’un village, ces pêcheurs partis dans le sillage d’une immense baleine pour lui disputer des bancs de poissons. Pour les femmes, c’est une déchirure, et si la mer met plusieurs jours à leur rendre les corps de ces pères, de ces maris, de ces fils, la dure réalité du quotidien les pousse plus vite encore à la survie. Sous le regard pas très encourageant du nouveau pasteur, certaines femmes partent même à la pêche, cette pratique d’hommes, car il faut bien manger pour vivre.

Le royaume de Norvège est en pleine conquête religieuse dans ces années là, et le nouveau roi cherche à asseoir son autorité en mettant fin de manière souvent expéditive à tous les rituels ou pratiques non chrétiennes. Quelques années plus tard, un nouveau seigneur est nommé à Vardø et pour le précéder, un délégué est envoyé s’installer dans ce village de femmes dont on dit qu’il abrite quelques samis, des lapons aux pratiques chamaniques. Ce délégué, Absalom Cornet a été choisi pour sa sordide contribution à l’exécution d’une sorcière en Écosse, et se trouvera pendant sa route vers l’île une jeune épouse norvégienne, Ursula, que sa famille appelle Ursa.

Ces deux là vont déchanter en arrivant sur l’île, où ils seront logés dans une ancienne remise sommairement aménagée. Très pieux, Absalom consacrera la plupart de son temps à l’église et à ses activités de délégué, laissant sa jeune épouse Ursa se débrouiller comme elle peut pour tenir la maison. Elle pourra compter sur l’aide de Maren Magnusdatter, une jeune femme dont le père, le frère et le prétendant ont été emportés par la tempête. Entre ces deux femmes au tempérament discret va se nouer une tendre et indicible histoire d’amour, à une époque où les amours lesbiens n’étaient pas encore nommés, et alors que tout le village se livre à une effroyable chasse aux sorcières dont personne ne sortira indemne.

Si j’ai lu ce roman sans passion et trouvé qu’il était parfois même un peu long, où tout du moins un peu lent, j’ai vraiment été emballé par l’histoire en général, celle de ces femmes obligées de survivre, et j’ai été très touché par la brutalité des dénonciations, des tortures et des assassinats dans le cadre de ces purges religieuses. Un roman difficile dont la seconde partie m’a beaucoup plu, les sentiments entre Ursa et Maren commençant à prendre forme en parallèle des révélations sur les pratiques barbares de son mari, comme si dans ce grand nord où les cycles s’étirent et s’opposent pendant six mois, la lumière essayait d’éclairer l’obscurantisme.

Les Graciées, de Kiran Millwood Hargrave, a paru au Royaume-Uni en février 2020 chez Picador sous le titre « The Mercies » . Il est publié en France chez Robert Laffont le 20 août 2020 dans une traduction de Sarah Tardy.

Sublime Royaume, Yaa Gyasi

Ma note :

La sortie d’un nouveau roman de Yaa Gyasi avait éveillé en moi une fébrile impatience, alimentée par le souvenir délicieux que son premier roman, No Home, avait laissé en moi il y a déjà trois ans. J’en disais à l’époque, dans une chronique à propos de ce précédent livre, qu’il s’agissait d’une « lecture passionnante, à l’écriture maîtrisée, un roman polyphonique de personnages aussi sensibles que touchants, qu’il faut absolument découvrir » . Il n’est pas toujours évident de marcher dans les pas d’un premier succès, et si j’ai commencé Sublime Royaume avec de grands espoirs j’ai rapidement découvert que la flamme serait moins vive, le feu moins ardent, dans ce nouveau roman.

Gifty est une jeune doctorante en neurobiologie, dont la mère en profonde dépression, à la limite de la catatonie, vient s’installer dans son appartement. Pour comprendre l’origine de ce déclin, de cette perte d’élan vital, elle reviendra sur l’histoire de sa famille : de leur migration du Ghana (ce pays voisin de la Côte d’Ivoire) aux États-Unis avec leur premier enfant, son frère Nana ; de sa mort par overdose après des années de lutte contre son addiction ; de la fuite de leur père au pays parce qu’il ne parvenait pas à s’acculturer dans ce nouveau pays qui n’a jamais su guérir de sa fracture raciale.

Elle vivra une vie tiraillée entre une religion et une culture portées comme héritage dans lesquelles elle ne se reconnaît plus, et devra parvenir à dépasser son histoire familiale pour aller de l’avant. Chercheuse, elle ne parviendra pas à nouer de relations stables avec les hommes, comme jamais certaine de ses choix. C’est sur l’addiction qu’elle orientera ses travaux de recherche avec ses souris en laboratoire, pour mieux en appréhender les mécanismes physiopathologiques et tenter d’y trouver des remèdes efficaces. A travers ces souris, c’est tous les autres Nana de la planète qu’elle aimerait pouvoir aider.

Sublime Royaume est un roman intéressant qui dissèque la vie d’une jeune femme en recherche de sens, ce pourrait être un roman initiatique, celui du passage à l’âge adulte, des deuils, des choix personnels. S’il est agréable à lire il n’a pourtant pas réussi à me passionner, je n’ai pas retrouvé la chaleur de No Home et j’ai lu sans grand enthousiasme ce roman qui souffre de quelques longueurs.

Sublime Royaume, de Yaa Gyasi, paraît aux États-Unis en septembre 2020 chez A.A. Knopf sous le titre « Transcendent Kingdom » . Il paraît en France aux éditions Calmann-Lévy le 19 août 2020 dans une traduction de Anne Damour.

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier

Ma note :

Dès que j’ai l’occasion de faire un trajet en voiture, généralement un trajet d’une bonne demi-heure pour me rendre dans le petit hôpital situé tout en bas de mon département, je mets le podcast de La Grande Librairie dans ma voiture et avec un aller-retour j’ai presque écouté l’intégralité de l’émission, à défaut d’avoir le temps – où l’envie – de la regarder en replay. Toutes ne me passionnent pas, cela dépend un peu du casting, mais cette émission « Retour à la terre » qui parlait de la campagne était un très bon moment. J’y ai retrouvé Marie-Hélène Lafon que je devais rencontrer en librairie mi-novembre et dont j’avais adoré Histoire du fils ; mais également Mathias Enard qui m’a tellement donné envie de lire Le Banquet annuel de la Confrérie des Fossoyeurs que j’ai instantanément imaginé à la croisé d’un Jaume Cabré et d’un Carlos Ruiz Zafon, et qui dès le lendemain avait rejoint ma bibliothèque. J’y entendais également Serge Joncour présenter Nature humaine et sans aucun doute, ce roman terminera lui aussi entre mes mains.

Et puis, Mauvignier. Je dis Mauvignier, ça fait comme si je connaissais, alors qu’en réalité vous m’auriez dit Laurent Mauvignier la veille de l’émission je vous aurais regardé avec des grands yeux de vache, fait une petite moue négative et dit en secouant la tête de gauche à droite, « connais pas » . Maintenant que je l’ai lu, j’ai l’impression d’en faire partie, d’en être, et de m’autoriser à dire « j’ai lu le dernier Mauvignier, c’est quelque-chose quand même ! » . Et quel livre, c’est vrai, c’est incroyable. Vous allez finir par penser, le gars n’a dû lire que des Okapi jusqu’à maintenant pour être extatique un roman sur deux, ça n’est pas tout à fait vrai mais je me sens en veine de lire d’aussi bons livres en cascade.

Histoires de la nuit, ça vous emmène en rase campagne dans un lieu-dit de trois maisons joliment nommé « L’écart des trois filles seules » dans le hameau de La Bassée. C’est un lieu assez banalement rural qui pourrait être situé dans la plupart des départements du pays. L’une de ces maisons est inhabitée et est à vendre, l’autre est occupée par Christine une artiste peintre en exil de la cité, venue se réfugier dans la solitude et dans l’art il y a plus de vingt-cinq ans. La dernière maison est celle de la ferme des Bergogne, où Patrice son complice agriculteur vit avec sa femme Marion, qui travaille à l’imprimerie du coin, et leur fille Ida, qui est assez grande pour comprendre certaines choses par elle-même.

La vie est assez calme, si ce n’est ces lettres anonymes qui emmerdent Christine et qui l’obligent à se faire conduire par Bergogne à la gendarmerie du coin, où l’affaire ne soulève pas un képi. Ce jour là, tout le monde à mieux à faire que penser à ça : ce sont les quarante ans de Marion, Patrice lui prépare une fête surprise et intimiste avec Christine et deux de ses copines de l’imprimerie ; Christine est chargée de préparer les gâteaux et se voit déjà passer une belle soirée avec cette famille d’adoption ; Ida attend cette soirée avec impatience car elle semble être un des rares évènements qui insuffle un peu de joie entre son père et sa mère ; Marion doit montrer de quelle trempe elle est faite lors d’une réunion avec ses deux collègues, son chef de projet et son directeur, où ils espèrent lui faire porter le chapeau d’une erreur collective. L’esprit est à la fête ce jour là, à La Bassée, jusqu’à ce que débarquent des inconnus, et que tout bascule.

Tenez-vous bien, parce que vous allez littéralement tomber à la renverse avec ce roman. Si vous vivez dans une maison un peu isolée à la campagne, je vous mets au défi de réussir à le lire sans aller vérifier que votre porte est bien fermée à clé. J’ai eu la chair de poule dès les premiers chapitres, c’est un thriller qui n’en a pas l’air mais qui est diablement efficace. Les phrases sont longues, fournies, tout est détaillé à l’infini et j’ai traversé cette brève histoire de 640 pages qui était à l’origine un scénario d’une trentaine de pages destiné à devenir un moyen-métrage comme si je la voyais sur grand écran. C’est divin, c’est efficace, c’est très bien écrit, ça vous coupe le souffle, ça vous remue à l’intérieur, c’est un très, très bon roman : ne le manquez surtout pas, ce serait vraiment passer à côté de quelque chose. Si vous ne me croyez pas, allez lire les deux premiers chapitres sur le site de l’éditeur, le lien est juste en dessous.

Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier, est publié par Les éditions de minuit le 3 septembre 2020.

La Petite Dernière, Fatima Daas

Ma note :

Difficile dans la rentrée littéraire d’être passé à côté de ce premier roman, d’avoir échappé à une chronique dans les médias, à un de ces nombreux encensement. Difficile donc, ensuite, de ne pas être tenté, de ne pas le chercher dans sa librairie alors qu’il est posé là, dés l’entrée, bien en évidence, et qu’après tout pourquoi résister, si tout le monde en dit du bien, si c’est le roman chouchou des médias, si c’est le personnage un peu moins lisse que les autres qu’on a choisi de mettre en avant cette année, il faut parfois se laisser entraîner par la meute, hurler avec les loups, et voilà comment un après-midi de repos j’ai commencé ce petit roman de presque 200 pages alors que je m’étais tenu à l’écart jusque là, presque comme réflexe, pour le goût de ne pas toujours faire comme les autres.

On le termine vite, ce récit, et c’est une lecture agréable il ne faut pas dire le contraire. C’est, dans les grandes lignes, le roman de la transition. Celui d’une adolescente renégate et douée qui traversera sa crisse pour devenir une jeune adulte un peu vive, un peu cinglante, qui a besoin de s’imposer, de mordre la première. Celui aussi d’une jeune musulmane partagée entre sa famille, sa religion et son identité sexuelle : comment concilier ces antagonismes, être la fille de ses parents et risquer de les décevoir, être une musulmane pratiquante mais transgresser les interdits religieux, éprouver le bonheur avec une femme quand on se retient, qu’on s’empêche, murée par la crainte de s’assumer, par la peur d’être soi-même.

J’ai beaucoup aimé la plume, c’est vrai que, comme le disent la plupart des critiques, ça claque, c’est cinglant, il n’y a pas beaucoup de rondeurs ni de bons sentiments dans la bouche de Fatima Daas, juste beaucoup de questions et peu de réponses. Ce journal intime d’une jeune lesbienne musulmane de la génération Z qui me laisse avec une interrogation : et maintenant, que va-t-elle écrire ?

La Petite Dernière, de Fatima Daas, est publié dans la collection Notabilia des éditions Noir sur Blanc le 20 août 2020.

Liv Maria, Julia Kerninon

Ma note :

Voilà un roman qui m’avait aguiché sans honte lors de la rentrée littéraire, qui s’était fait remarquer, dont tout le monde parlait, et qui, je l’avais bien saisi, rêvait comme tant d’autres de finir entre mes mains, dans mon lit, à accompagner mes soirées dans une chaleureuse intimité feutrée, à tourmenter mon sommeil, à éveiller chez moi les désirs les plus fous. J’avais d’abord résisté, le coup classique auquel tout le monde s’attend, pour attiser l’envie. Autour de moi, on continuait de me dire comme c’était bon, comme j’avais tort de résister, que je devrais me laisser aller. « En plus, elle est du coin ! » insistait-on comme un ultime argument. Je faisais mine de ne pas être très intéressé mais secrètement, j’avais déjà en tête une certaine forme de passion. J’étais loin du compte.

Ce livre est fabuleux. Il est formidable, extraordinaire, sensationnel, j’ai été frénétiquement emballé par sa lecture, je lisais comme si ma vie en dépendait, comme si les mots de Julia Kerninon étaient mon oxygène et que j’avais été en apnée depuis de longues minutes. C’est cruellement rare, de tomber en amour d’un livre comme ça, d’être saisi, culbuté, ensorcelé par sa lecture. J’ai eu de belles lectures lors de cette rentrée littéraire, j’espère en vivre encore, mais rares sont ces romans qui m’ont touché et emballé comme celui de la vie de Liv Maria. Alors d’abord et avant toute chose, mille mercis chère Julia Kerninon pour cette pépite littéraire, pour ce roman que j’aimerais relire dès demain en espérant y retrouver tout le plaisir de ma première lecture, comme un junkie nostalgique.

Merci pour cette héroïne de littérature, cette femme forte qui mêle la rugosité d’une mère bretonne qui ne baisse jamais les bras et la tendresse d’un père norvégien sensible à la littérature. Merci pour ces aventures, pour l’amour, pour l’exil, merci pour cette improbabilité, pour la librairie, pour l’Irlande, pour les frissons et les incertitudes. Merci pour cette plume, superbe, que j’ai découvert comme édifié de ne jamais l’avoir lue avant, pour ce sens du récit incroyable qui m’a laissé plus souvent qu’à mon tour en apesanteur dans l’histoire, impatient mais heureux, le cœur léger.

Merci. Foncez. Ne le ratez pas.

Liv Maria, de Julia Kerninon est publié aux éditions de l’Iconoclaste le 19 août 2020.

Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer

Ma note :

Vous n’allez peut-être pas le croire, mais j’ai un peu acheté ce roman par erreur ! Je surveille régulièrement l’actualité littéraire internationale, notamment via des sites comme The Millions qui synthétise les sorties à ne pas rater chaque mois. Avant l’été, j’avais donc repéré plusieurs titres (j’en parlais sur le blog) et gardé quelques autres sous le coude comme intéressants sans être prioritaires. Aussi quand j’ai vu la couverture de ce nouveau roman à paraître chez Gallmeister pour la rentrée littéraire de septembre, j’ai pensé « génial, il sort déjà en France ! » persuadé de l’avoir repéré quelques semaines auparavant. Il m’aura suffit de lire la quatrième de couverture pour comprendre que non, ça n’était pas le même roman (je vous mets la couverture de l’autre, que vous compreniez qu’on puisse se tromper !) mais qu’à vrai dire peu importe, il m’a donné envie de le lire et je suis quand même reparti avec ce titre dans mon totebag.

Il faut partir en Amérique et plus précisément à Denver, en 1895, pour retrouver Sam et sa bande d’enfants vagabonds menée par l’intrépide Cora. Ils vivent dans les Bottoms, les quartiers les plus pauvres de la ville, et squattent une usine désaffectée au bord de la Platte qu’ils doivent régulièrement défendre de l’assaut des clochards voisins. Ces gosses survivent de petits larcins et évitent à tout prix le monde des Crânes de Nœud, ces adultes qui ne feront que salir, utiliser et ruiner leur enfance. Un jour, une sorte de géant défiguré échoue sur le toit de l’usine, et parce qu’il est mal en point et qu’il vient de les sauver d’une attaque d’autres Crânes de Nœud, ils décident de prendre soin de lui.

Ce géant, c’est John Henri Goodnight, un dynamiteur qui travaillait avec son ami d’enfance Cole Stikeleather pour piquer l’argent que les riches adorent amasser dans des coffres-forts, le pensant à l’abri. Goodnight étant incapable de parler à cause de ses blessures, il écrit ses rares paroles dans un carnet que Sam lit à Cole, qui ne sait pas lire. Voilà comment il se retrouver mêlé à la bande de Cole et ira travailler pour quelques dollars à l’Abattoir, ce saloon tellement violent que personne n’a songé à l’appeler par son vrai nom, à surveiller les tables de faro, à défendre les putes de la maison et à participer aux arnaques destinées à plumer les pigeons de leurs dollars. Très vite, Cole va entrer en guerre contre les Pinkerton, la milice du gouverneur qui est bien décidé à se débarrasser de cette pègre là. Une guerre sale, violente et sans limites qui propulsera Sam dans le monde des adultes plus vite qu’il ne l’aurait souhaité.

Quel livre les amis, quel livre ! Ce bouquin m’a passionné, j’ai dévoré les quatre cents pages en un battement de cil, il m’était impossible de quitter ce western noir et ces folles aventures qui sentaient la crasse, le sang et la dynamite. Je l’ai lu comme si je le voyais au cinéma, ce serait d’ailleurs un sacré quelque chose que de l’adapter en film (Quentin Tarantino, si tu me lis !). Si vous êtes un peu fleur bleue, oubliez cette lecture, mais si comme moi vous vous régalez des scènes de violence et de la littérature américaine, foncez, c’est magique. Je dirais même, explosif !

Les Dynamiteurs, de Benjamin Whitmer est publié aux éditions Gallmeister le 3 septembre 2020 dans une traduction de Jacques Mailhos.

Dérive des âmes et des continents, Shubhangi Swarup

Ma note :

Ah, cette couverture ! Elle m’a littéralement tapé dans l’œil, bravo aux éditions Métailié pour cette très belle composition qui a donc l’effet escompté, attirer l’attention du lecteur-chasseur entrain de choisir sa proie sur les étals de sa librairie afin qu’il lise la quatrième de couverture et ne jette son dévolu sur ce roman. « Voici peut-être le premier roman où la nature s’exprime directement et où les histoires semblent surgir organiquement le long d’une ligne de faille qui fait trembler la terre et tout ce qu’elle contient de l’océan Indien à l’Himalaya » , voilà qui m’a suffit pour avoir envie de voyager dans le premier roman de la journaliste indienne Shubhangi Swarup.

La suite sera plus difficile pour moi car je vais avoir toutes les peines du monde à vous résumer ce livre qui m’a littéralement perdu en chemin. Sur la première partie, j’étais avec un jeune couple venant de s’installer dans une ancienne demeure coloniale des îles Andaman sur ce qui semble être une faille sismique. Lui était un scientifique passionné par différents phénomènes, et elle était un peu sorcière et parlait avec les fantômes qui avaient choisis de rester ou de revenir sur l’île après leur mort. Ensemble ils auront un enfant, et puis ensuite à leur tour ils disparaîtront du récit.

Jusqu’à leur mort, j’étais parfois un peu surpris par la tournure mi-ésotérique mi-poétique du roman mais j’appréciais plutôt et j’arrivais encore à raccrocher les wagons entre eux. À partir de leur mort, je suis incapable de vous parler de ma lecture, alors que j’ai pourtant terminé le récit ! J’ai été totalement perdu par la suite, je n’accrochais que sur de courts paragraphes avant de laisser à nouveau mes yeux lire mécaniquement les pages les unes après les autres sans que mon cerveau n’imprime. J’ai songé à arrêté, et puis j’étais près de la fin, alors je l’ai terminé dans un certain soulagement.

Une déception, pas parce que ça n’est pas un bon roman, mais une déception parce que j’avais tant envie d’évasion extraordinaire avec ce livre et que finalement je n’ai pas trouvé ce que je venais y chercher, ça n’a pas pris. J’espère que le charme opèrera avec vous si vous vous lancez dans cette lecture !

Dérive des âmes et des continents, de Shubhangi Swarup est publié en Inde en juillet 2018 chez Harper Collins sous le titre « Latitudes of Longing » . Il paraît en France le 12 mars 2020 aux éditions Métailié dans une traduction de Céline Schwaller.

Africville, Jeffrey Colvin

Ma note :

Voilà déjà deux semaines que j’ai terminé ma lecture d’Africville de Jeffrey Colvin, et déjà sept romans se sont succédé depuis. Pourtant, c’est sûrement un signe, je traîne pour écrire ma chronique. Je me connais, je traîne parce que je ne suis pas inspiré, parce que je suis mitigé, et que je n’ai pas cet incendie ravageur qui couve après une lecture bouleversante, celle qui pousse à écrire, à dire comme c’était fou, comme c’était mauvais, comme ça m’a réveillé des émotions au fil des pages. Africville, c’était sympa, mais ça n’a pas allumé le feu sacré, ce fut une lecture intéressante, sans passion, qui m’a laissé comme anesthésié.

C’est donc en Nouvelle-Écosse (province canadienne située totalement à l’Est dans les territoire maritimes) que l’histoire débute, en 1930, et plus précisément dans les environs d’Halifax, dans un quartier pauvre peuplé des descendants d’esclaves et de jamaïquains. Les habitants n’auront pas accès aux installations modernes ou aux services publics mais le quartier servira néanmoins de lieu d’installation pour toutes les industries que la capitale provinciale ne souhaite pas héberger. Cette communauté noire décidera de se donner un nom, une existence propre, et c’est Africville qui sera retenu, passant doucement dans l’usage quotidien.

Dans cette communauté, une jeune femme rêve d’échapper au déterminisme social auquel son quartier d’origine la condamne, et décide de suivre des études universitaires pour devenir enseignante. Kath Ella y parviendra, et se retrouvera rapidement enceinte d’un homme qui viendra à décéder dans un accident avoir la naissance d’Omar. Elle élèvera donc seule son fils, clair de peau, jusqu’à ce qu’elle rencontre un canadien blanc qui l’épousera et adoptera son fils, qu’ils rebaptiseront Étienne. La suite du roman se passera aux côtés d’Étienne, parti vivre en Alabama où il pourra oublier ses origines africaines et vivre une nouvelle vie. Jusqu’à ce que son fils Warner, dans les années 80, ne s’intéresse à l’origine de sa famille et ne se rende au Canada dans les restes d’une ville que la municipalité d’Halifax tente de faire disparaître.

C’est un roman intéressant sur l’identité, notamment l’identité raciale, la filiation, l’héritage et le renoncement. La lecture est agréable dans l’ensemble, très bien documentée, et le pitch marketing d’un auteur ayant passé 20 ans à préparer son premier roman est bien encré dans la mémoire des lecteurs. Pourtant, c’est un roman assez inégal, qui souffre de longueurs et de lourdeurs, peut-être parce qu’il est étouffé par une trop grande documentation. Difficile pour moi de ne pas le comparer à L’autre moitié de soi, l’extraordinaire roman de Brit Bennett que j’ai lu quelques semaines avant et qui abordait avec talent la même thématique du passing, attitude visant à chercher à renier ses origines africaines pour se faire passer pour blanc.

Africville, de Jeffrey Colvin, est publié aux États-Unis aux éditions Harper Collins en décembre 2019 sous le titre « Africaville » . Il paraît en France chez le même éditeur le 26 août 2020 dans une traduction de Serge Chauvin.

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon

Ma note :

Même en littérature, il y a des urgences, ou plutôt devrais-je parler d’impatiences, d’envies pressantes. C’est ce que j’ai vécu après un premier chapitre de ce roman surprenant, quand j’ai dû interrompre ma lecture et que j’en aurais eu le cœur brisé, un peu comme si vous arrachiez des mains d’un enfant son cadeau préféré qu’il vient tout juste de déballer le jour de Noël. Il y a soudain eu urgence à me replonger dans cette lecture, à la poursuivre de manière frénétique, à me draper dans les phrases parfaites de Marie-Hélène Lafon, à retourner dans le Lot et le Cantal pour retrouver l’histoire passionnante de cette famille à travers les siècles.

Un roman surprenant, disais-je, parce que je n’avais aucune intention d’acheter ce livre. J’en avais pourtant lu la quatrième de couverture, sans que cela n’éveille ma curiosité, mais je dois vous confier que l’autrice m’est totalement inconnue et que je l’avais bêtement cataloguée comme une Danielle Steel ou une Janine Boissard qu’on range volontiers dans les étagères de la bibliothèque d’un EHPAD. Une fois de plus, je dois remercier Marie-Odile ma libraire qui me l’a mis entre les mains en me disant « celui là ! » car je suis désormais à la lettre ses prédications littéraires, n’ayant jamais été déçu.

Mais revenons-en à cette Histoire du fils, qui pourrait être en réalité l’Histoire des fils tant ce roman est lié à la filiation. Nous passons donc plus d’un siècle en immersion dans une famille, de la naissance des jumeaux Paul et Armand en 1903 jusqu’à ce jour de 2008 où Antoine, petit-neveu des deux frères, se penchera sur les tombes de la famille dans le Cantal, comme pour venir clôturer un siècle de drames ordinaires d’une famille française à travers les guerres. On remonte souvent le temps pendant cette lecture, dix ans en avant, vingt ans en arrière, et avec c’est avec un talent délicieux que l’autrice tisse la toile dans laquelle le lecteur se fera piéger, celle de l’histoire passionnante de la famille Lachalme sur près de cinq générations.

Il va m’être difficile de vous en dire plus car synthétiser ce roman qu’on dévore en quelques heures autrement qu’en dessinant un arbre généalogique tiendrait de l’exploit. Marie-Hélène Lafon, qu’on ne rangera définitivement pas dans les étagères d’une bibliothèque d’EHPAD, nous offre un roman magnifique, une fresque délicieuse à travers l’histoire, le tout livré par une plume incroyable que je regrette de ne pas avoir lu plus tôt. De mon côté, je vais partir à la découverte de ses précédents romans, du votre, je vous invite vivement à vous plonger dans ce très beau livre si ça n’est pas encore fait.

Histoire du fils, de Marie-Hélène Lafon, est publié aux éditions Buchet-Chastel depuis le 20 août 2020.

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