Ma note :

Lors de la rentrée littéraire de l’an passé, j’avais fait main basse sur plusieurs titres « ruralité et territoires » (on dirait un parti politique de chasseurs, énoncé comme ça) avec notamment l’excellent premier roman de Florent Marchet, Le Monde du vivant (Stock), Le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs de Mathias Enard (Actes Sud) que je n’ai pas encore lu et puis ce roman de Serge Joncour qui sortira en poche début janvier, que j’ai enfin débuté et qui m’a tenu en haleine le temps d’une journée pluvieuse.

On traverse dans Nature Humaine une tranche de l’histoire récente de la France, de la sécheresse de l’été 1976 jusqu’aux tempêtes Lothar et Martin de décembre 1999, vue depuis la ferme des Fabrier aux Bertranges dans le Lot, ferme qui héberge la famille depuis quatre générations. Alexandre y grandit en compagnie de ses trois sœurs qui ne s’intéressent pas à la reprise de l’exploitation des parents, laissant Alexandre malgré-lui récipiendaire de cet héritage.

Alexandre n’en parlait pas mais une pression folle pesait sur ses épaules, et si les filles se sentaient libres d’envisager leur vie ailleurs, elles le devaient à leur frère, il se préparait à être le fils sacrificiel, celui qui endosserait le fardeau de la pérennisation.

On assiste alors sous forme de flashbacks à la transformation d’un pays décidée depuis le siège du pouvoir et aux chamboulements que cela entraîne dans les territoires ruraux. Du voisin belliqueux qui sort le fusil pour empêcher l’implantation des poteaux en bois enduits de cyanure pour apporter le téléphone à l’arrivée de l’autoroute qui promet de défigurer la vallée, en passant par la construction des centrales nucléaires et l’émergence des supermarchés, rien ne semble pouvoir arrêter la marche du progrès.

Alexandre fera la rencontre d’une belle allemande lors d’une soirée organisée à Toulouse par sa sœur et ses colocs, où il mettra les pieds un peu par naïveté dans l’activisme, aux frontières de l’écoterrorisme. Entre ses aspirations amoureuses, son envie de protéger son territoire, l’adaptation à ce nouveau marché qui pousse à l’agriculture intensive et ce climat détraqué qui menace son activité, Alexandre va traverser bien des tempêtes.

Nature humaine fut exactement conforme à ce que j’en attendais, un roman social et rural qui prend discrètement partie sans militer lourdement, rend facilement nostalgique du monde d’avant définitivement révolu – c’était pourtant hier – et nous rappelle que tout ce que nous détruisons par intérêt immédiat ou pour assouvir notre besoin de consommer sans limites ne reviendra pas. Un beau roman qui m’a beaucoup rappelé Le monde du vivant de Florent Marchet et Sur une majeure partie de la France de Franck Courtès. Reste à lire le Mathias Enard, et tous les autres de la rentrée de cette année !

Nature humaine de Serge Joncour a paru le 19 août 2020 aux éditions Flammarion et paraîtra en poche en janvier 2022 chez J’ai lu. Il est le lauréat du Prix Fémina 2020.