À propos des livres

Catégorie : Roman Page 2 of 20

Héritage, Miguel Bonnefoy

Ma note :

J’ai bien pensé ne jamais parvenir à terminer ce roman. Oh, pas qu’il soit difficile ou désagréable à lire, bien au contraire, mais disons qu’il est tombé au mauvais moment. Et quelque part, lire un bon roman dans une mauvaise période, ça gâche un peu l’expérience. Vous devrez donc composer avec l’avis d’un lecteur débordé, épuisé, frustré de ne pas avoir eu assez de temps libre et donc contraint de mettre 14 jours (quatorze !) pour venir à bout de ces 200 pages. Si je n’avais pas une pile-à-lire démesurée, je remettrai ce roman tout en bas de la pile de la rentrée littéraire pour y revenir une fois la frénésie passée, mais ne nous mentons pas, ce serait un vœu pieux.

C’est donc dans une saga familiale que nous embarquons, et plus précisément dans celle de la famille Lonsonier que nous suivons sur trois générations, des vignes jurassiennes jusqu’à Santiago du Chili. Le père de Lazare a quitté Lons-le-Saunier dans le Jura avec un pied de vigne survivant à l’épidémie de phylloxéra, ravageant quatre générations de vignobles, et le poussant à fuir vers la Californie, persuadé qu’il pourrait y faire à nouveau du vin. Malade durant la traversée, il fut débarqué en Amérique latine à Valparaiso au Chili, où ne parlant pas un mot d’espagnol il se fit rebaptiser par l’agent de l’immigration qui l’accueilli ce jour là. Ainsi naquit la famille Lonsonier sur le territoire chilien.

Les générations suivantes survivront à une guerre européenne qu’ils combattront par un patriotisme surfait, laissant à Lazare de terribles séquelles, à la seconde guerre mondiale, à l’arrivée du socialisme de Salvador Allende jusqu’au coup d’état qui portera le général Pinochet à la tête du pays, avec l’aide des États-Unis. Entre les deux, il faudra faire la connaissance des nombreux oiseaux venus du monde entier que Thérèse, l’épouse de Lazare, garde dans l’immense volière qu’il a fait construire pour elle. De leur mariage naîtra Margot qui, inspirée par compagnons ailés, rêvera de s’envoler, jusqu’à devenir l’une des pionnières de l’aviation.

C’est un de ces romans que j’adore, qui condensent en quelques pages le trésor de plusieurs vies, un roman comme Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé. Car c’est une véritable magie que de faire tenir autant d’aventures en si peu de pages, de nous faire traverser les générations, les continents, les guerres, les amours et les douleurs sans jamais nous épuiser. J’aurais sincèrement aimé pouvoir dévorer ce roman d’une traite, il est beau, l’histoire est bien rythmée et les personnages sont attachants dans leurs joies comme dans leurs peines. Je l’ai lu sur les conseils de ma libraire et à mon tour je peux le conseiller sans retenue : faites-vous un thé, installez-vous dans votre coin de lecture favori et laissez-vous embarquer avec Miguel Bonnefoy dans une aventure hors du commun.

Héritage, de Miguel Bonnefoy, a paru aux éditions Rivages le 19 août 2020.

Une rose seule, Muriel Barbery

Ma note :

Je me souviens avoir laissé s’échapper un « tiens ! » de surprise en voyant surgir de nulle part, dans un rayonnage de ma librairie de quartier, ce « Muriel Barbery » rouge, tout en lettres capitales, comme pour mieux attirer mon attention, me dire « hey je suis là, j’existe, regarde ! ». Et je l’ai regardé, ce roman longiligne d’un gris si discret. J’ai fouillé ma mémoire, réfléchi, refait le tour des centaines de couvertures que j’avais vu parfois jusqu’à la nausée sur les réseaux sociaux, dans les magazines, chez les libraires, et rien : inconnu au bataillon. Alors oui, j’ai pris ce Muriel Barbery qui est sorti si discrètement pendant cette rentrée littéraire, je l’ai pris avec la promesse que, malgré l’oubli et l’effacement, il passerait devant tous les autres, toutes les attentes et les impatiences, les envies qui poussent au creux des pages, comme pour lui demander pardon.

Une rose seule, dont j’ai cru pendant toute la lecture que le titre était « Une seule rose », nous emmène à Kyoto, l’ancienne capitale impériale du Japon. Rose y est partie sans grande motivation pour découvrir le testament de ce père qu’elle n’a jamais connu et qui vient de mourir, lui laissant l’obligation d’un rendez-vous chez le notaire pour établir sa succession. Née d’un amour éphémère entre sa mère, décédée quelques années plus tôt et Haru, ce marchand d’art contemporain qui lui laisse une fortune confortable et qu’elle n’a pourtant jamais rencontrée.

Avant que le notaire ne lui remette la lettre que son père lui a laissée, elle profite de quelques jours dans la maison de son père, accompagnée par Sayoko, une sorte de gouvernante, Kanto le chauffeur et Paul, un belge avec qui son père travaillait, entre l’assistant et l’associé. Ce dernier se charge de lui faire visiter des lieux choisis par son père, notamment ces temples bouddhistes avec des jardins zen. Kyoto d’ailleurs semble construit sur cette étonnante dualité, celle d’une ville laide et bruyante d’un côté, abritant des havres de paix pour peu que l’on sache où aller. Sous ses airs maussades de française désintéressée, contrainte, Rose cheminera au côté de Paul dans les pas de son père, de son héritage, avec à la clé, d’inattendues surprises.

Un joli roman qui se lit rapidement, dans lequel j’ai retrouvé avec plaisir l’écriture de Muriel Barbery et qui a réussi à me faire voyager à l’autre bout du monde, dans ces jardins fleuris où seul le bruit de la brise dans les érables se fait entendre. Un roman sur l’amour et sur le deuil, mais également un roman sur le Japon, sur ce pays que l’on fantasme sans vraiment connaître, et qui prend matière sous la plume de l’autrice. Un livre discret à l’image de Sayoko, cette gouvernante effacée qui recule sur la pointe des pieds, mais qui apporte son moment de douceur en ce début d’automne.

Une rose seule de Muriel Barbery est publié aux éditions Actes Sud le 19 août 2020.

Un jour viendra couleur d’orange, Grégoire Delacourt

Ma note :

J’ai débuté ce roman sans en avoir lu la quatrième de couverture, simplement attiré par une surcouverture que je trouvais chaleureuse et chargée de promesse, et par la confiance aveugle que je place dans le talent d’écriture de Grégoire Delacourt, qui une fois de plus confirme que, quel que soit le sujet dont il s’empare, il le fait avec brio. Un roman au titre étonnant dont il faut aller chercher dans les poèmes de Louis Aragon pour en saisir la subtilité, plus précisément dans « Un jour un jour » un poème d’espoir écrit en hommage à un autre poète, le républicain Federico García Lorca assassiné en 1936 au début de la Guerre d’Espagne par des miliciens franquiste.

Et il y a des accents révolutionnaires, dans ce roman. Je dirais même que c’est un roman sur la colère, celle qui couve en nous et que nous essayons parfois d’étouffer, sur la colère qui ne sait pas s’exprimer correctement, qui n’est pas écoutée lorsqu’elle s’exprime, sur la colère qui nous consume et fracture la société, qui explose parfois, et qu’on regarde s’embraser sans trop savoir si cela nous fait du bien ou si ça nous effraie.

Les personnages de ce roman nous confrontent à cette colère, qu’ils la génèrent ou bien en soient victimes, ou même parfois un peu des deux, parce que finalement les frontières sont un peu floues, quand tout va mal. Ils nous illustrent ces promesses non tenues, ces frustrations, ces déceptions, ces inégalités, ce rejet qui sont autant de carburants qui viennent alimenter ce feu qui brûle en nous et qui parfois nous dépasse. La France, le pays dont la devise républicaine n’a jamais été vraiment tenue, celle d’une égalité comme un mythe, placée si haut dans les valeurs du pays qu’elle en est devenue inatteignable.

Alors avec Grégoire Delacourt, on écoute, on comprend, on arrête de juger, d’être dans l’émotion de la télévision en continue, on décortique les mécanismes, et on se dit que merde, c’est vrai, on fait quand même pas grand chose pour vraiment bien vivre ensemble. Autour de l’histoire de Pierre et Louise, un couple en crise dont lui se retrouve avec un gilet jaune sur le dos très tôt le matin dans les ronds-points à tenir des barrages filtrant en rêvant de faire tomber les privilèges, et où elle accompagne ceux qui vont mourir à l’hôpital, leur apporte la chaleur humaine, l’empathie, la présence dont ils ont férocement besoin avant de s’éteindre, on dresse le portrait d’un pays qui va mal. Entre eux, leur fils Geoffrey qui n’est pas câblé comme les autres gamins, une intelligence hors norme mais des interactions sociales à l’envers, qui ne fonctionnent pas. Autour de cet enfant différent se cristallise les rancœurs et les colères qui mèneront à la fracture.

Dit comme ça, on pourrait penser que c’est un roman sombre, qui constate l’échec, qui ne laisse pas de place à l’espoir. Pourtant, c’est un très beau livre, c’est plein d’optimisme et d’humanité, ça donne envie de réparer les gens pour qu’ils arrêtent de se détester, d’apprendre à vivre ensemble sans haine ni violence. Une très belle lecture qui je l’espère, vous transportera comme elle m’a transportée.

Un jour viendra couleur d’orange, de Grégoire Delacourt, a paru aux éditions Grasset le 19 août 2020.

Le Sanctuaire, Laurine Roux

Ma note :

J’avais pourtant promis de ne pas me laisser tenter par des romans parlant d’apocalypse cette année, craignant que la pandémie de COVID ne dégouline encore pendant des années dans de nombreux romans, et on peut dire que comme toute la planète, j’en ai soupé. Et puis bon, je suis un être faible, d’abord, et j’ai songé que les sorties de la rentrée littéraire seraient préservées puisque probablement écrites depuis des mois, et gardées précieusement sous le coude pour l’évènement, voire peut-être même victimes bienheureuses d’une sortie repoussée pour cause de confinement. Bref, j’avais dit non, mais j’ai débuté Le Sanctuaire après l’avoir vu passer un peu partout dans mes réseaux sociaux.

Pour résumer brièvement l’histoire, c’est une famille qui vit dans la montagne, il y a des bois, une ancienne mine de sel, des oiseaux qui tournent dans le ciel comme autant de dangers, et puis la mort, qui rôde et qui pèse. La mort de la vie sur terre, qu’on devine ou qu’on veut imaginer, la mort pour survivre, parce qu’il faut chasser pour se nourrir, la mort si les oiseaux nous contaminent, parce qu’on comprend qu’ils sont porteurs de quelques malheurs dont il faut rester à l’écart. Dans cette famille, il y a une mère effacée qui se cantonne à des tâches ménagères et qui essaie d’insuffler un peu de vie et d’amour à ses deux filles, Gemma et June, que leur père étouffe de son aridité sentimentale.

Il faut survivre, et pour pousser ses filles à y parvenir, surtout Gemma, la petite dernière, la préférée, il ne recule devant rien. C’est raide, c’est violent, à l’image de l’écriture de Laurine Roux qui est rêche et cinglante. Ça n’est pas un reproche, c’est bien même d’avoir un style différent, mais je préfère me repaître dans les écritures rondes, les phrases mélodieuses qui me bercent et pour lesquelles je prends plaisir à les lire à voix haute. Le roman est vite lu, je ne suis pas certain d’avoir tout compris à la fin, aux enjeux, mais j’ai aimé cette ambiance particulière. Et fun fact, pour la maison et le paysage j’ai repris les décors que je m’étais imaginé dans Et toujours les forêts, de Sandrine Collette.

Le Sanctuaire, de Laurine Roux, est publié le 13 août 2020 aux Éditions du Sonneur.

Les Lettres d’Esther, Cécile Pivot

Ma note :

J’ai adoré ce roman écrit comme un recueil de lettres, et plutôt que d’écrire un avis comme d’habitude, je vous en parle d’une façon un peu détournée, en écrivant à Cécile Pivot, la fille de Bernard, pour la remercier de m’avoir transporté auprès de ses personnages. La main fût un peu raide pour cette reprise de l’écriture, mais si vous arrivez à me relire…

Les Lettres d’Esther, de Cécile Pivot, a paru le 19 août 2020 aux éditions Calmann-Lévy.

L’autre moitié de soi, Brit Bennett

Ma note :

Quand j’ai découvert en mai les avis dithyrambiques de la presse spécialisée et des blogueurs américains autour de The Vanishing Half, le second roman de Brit Bennett après The Mothers (Le coeur battant de nos mères, paru aux éditions Autrement en août 2017 et disponible en poche chez J’ai lu) qui allait paraître début juin outre-Atlantique, j’ai su. J’ai su que cette histoire me toucherait, j’ai su que j’avais envie d’avoir ce livre entre les mains, de me plonger dans ses pages, d’en disséquer le récit, de me vautrer dans chaque phrase, dans chaque mot, en ronronnant de plaisir. Impatient, j’ai partagé ma fébrilité sur les réseaux sociaux et je dois publiquement remercier la (le ?) community manager des éditions Autrement pour sa patience et son enthousiasme en écho au mien. Seule l’annonce d’une parution rapide en France m’a empêché de le commander en anglais pendant l’été.

J’étais pourtant loin d’imaginer en réalité ce qui m’attendait : un roman magique, parfait, sublime, un roman qu’on aimerait sans fin, afin qu’on puisse chaque jour poursuivre le voyage littéraire. Une claque, un coup de cœur, un chavirement, vous utiliserez l’image qui vous plaît le plus mais vous l’aurez compris : ce livre m’a transporté au delà de toutes mes espérances.

Qui est-on vraiment ? Cette question sur l’identité et ses conflits est au cœur du roman de Brit Bennett. Autour du destin clivé de deux jumelles, Desiree et Stella Vignes, l’autrice tisse une toile incroyable au fil des ans sur cette question aussi intime que sociétale. Sommes-nous jusqu’à notre mort la même personne qu’à notre naissance, celle qui porte l’héritage génétique de ses parents et de son milieu sans pouvoir jamais s’en défaire ? Sommes-nous celui ou celle que la société fait de nous, par la façon dont elle nous voit, dont elle nous catégorise ? Ou bien sommes-nous celui ou celle que l’on désire devenir, indépendante et libérée de ses origines, de son genre, comme un caméléon qui s’adapte à l’environnement qu’il côtoie ?

Desiree aura d’un mariage malheureux une fille tellement noire qu’on dira d’elle qu’elle vire au bleu nuit, une enfant noire comme jamais Mallard n’en a vu, cette ville peuplée d’afro-américains au teint clair qu’on pourrait prendre pour des blancs un peu bronzés. Stella refera sa vie dans un autre univers, gommant au maximum ces origines qui l’embarrassent en se créant une nouvelle vie et une seconde peau jusqu’à enfin vivre dans ce milieu blanc aisé, ce milieu privilégié dont elle rêvait depuis longtemps. Des années après, les cicatrices sont toujours visibles et certaines plaies jamais totalement refermées deviennent béantes : il faut alors retrouver cette autre moitié de soi pour redevenir soi-même.

Un roman magistral, brillant du début jusqu’à la fin, à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

L’autre moitié de soi, de Brit Bennett, est publié aux États-Unis le 2 juin 2020 chez Riverhead Books sous le titre « The Vanishing Half » . Il paraît en France le 19 août 2020 aux éditions Autrement dans une traduction de Karine Lalechère.

Les roses fauves, Carole Martinez

Ma note :

Il n’aura fallu que quelques minutes à Carole Martinez pour conquérir son public ce soir là, tandis qu’elle venait rencontrer ses lecteurs – à vrai dire essentiellement des lectrices – dans la plus que charmante librairie Trait d’Union, sur l’île de Noirmoutier. C’est dans la rue, masqués et suffisamment espacés, que nous nous sommes laissés embarquer dans son récit : celui de son écriture, d’abord, puis la genèse de ce roman particulier, ensuite. Ses talents d’oratrice, de conteuse, n’ont rien à envier à ses talents d’autrice. En quelques mots, elle réussit à déclencher l’hilarité lorsqu’elle raconte sa bataille de haute volée – mais semble-t-il perdue d’avance – avec les immenses fougères qui envahissent son jardin.

Dans ce roman, Carole Martinez incarne un personnage de l’histoire, celui d’une écrivaine. Évidemment, elle nous laisse toute la liberté d’imaginer qu’il puisse s’agir d’elle ou non (cette liberté du lecteur sur la lecture est d’ailleurs l’objet d’un court chapitre), mais j’ai fait le choix de faire de voyage littéraire avec elle à mes côtés, glissée comme une présence chaleureuse au fil des pages.

C’est en Bretagne qu’une autrice vient chercher le calme et l’inspiration nécessaire à l’écriture de son prochain roman, une histoire revisitée autour de Barbe Bleue. Dans ce petit village si charmant mais étonnant, elle rencontrera Lola au bureau de poste, où elle vit et travaille. Lola est une jeune femme simple et célibataire qui occupe son temps libre dans son jardin, y trouvant là le plaisir simple de ne pas avoir à le chercher ailleurs. Dans une armoire héritée de sa famille, elle garde précieusement les cœurs cousus de ses aïeules. Il s’agit d’une tradition espagnole qui veut que, lorsqu’une femme est au crépuscule de sa vie, elle écrive ses secrets sur des petits bouts de papiers qu’elle enferme ensuite dans un cœur brodé dont sa fille héritera sans jamais chercher à violer les secrets de ce cœur cousu.

Mais un jour, on ne sait pas trop comment, un des cœurs s’ouvre et les secrets d’Inès Dolorès jaillissent de son cœur usé : la tentation sera trop grande pour Lola de s’intéresser aux secrets du passé de sa famille. C’est ainsi qu’elle proposera à cette autrice de passage qui a eu le bon goût de publier un précédent roman parfaitement adapté, Le cœur cousu, et dont le nom sonne espagnol, de l’aider à traduire l’histoire d’Inès Dolorès. Libre à elle d’utiliser ces morceaux de vie dans l’un de ses romans.

Nous embarquons alors pour un voyage extraordinaire où passé et présent s’entremêlent. C’est un roman sur l’amour, la passion, les déchirements, sur la folie aussi, un peu. On y respire le parfum enivrant de ces roses fauves qui semblent dotées de pouvoir surnaturel, qui poussent à l’érotisme, à la lubricité. Il y a des espoirs, des déceptions, de belles rencontres et des séparations douloureuses. Si j’ai été un peu perdu sur la fin du roman, j’ai néanmoins adoré ce voyage atypique sous la plume toujours aussi belle de Carole Martinez, comme une sorte de rêve un peu nébuleux.

Les roses fauves, de Carole Martinez, a paru aux éditions Gallimard le 20 août 2020.

Nickel Boys, Colson Whitehead

Ma note :

C’est terrible une belle rentrée littéraire. Certaines années, j’ai regardé les titres à paraître avec un œil las, les énièmes publications d’auteurs ou d’autrices dont le nom fait vendre du papier et qu’on sort du placard à l’occasion de l’évènement littéro-commercial de l’année, pour qui on se dit « il n’a pas eu de prix depuis trois ans, on va peut-être lui en donner un cette année ! », ces années là j’ai évité les nouveautés pour me plonger dans les valeurs sûres de ma bibliothèque et de mon interminable pile-à-lire. Mais pas cette année. Cette année, c’est un fourmillements de bons livres, je ne sais plus où donner de la tête. Les lectures se suivent et ne se ressemblent pas, mais certaines m’émerveillent, et c’est exactement ce qui s’est passé avec Nickel Boys, que j’ai littéralement englouti en une soirée, incapable de le refermer avant de l’avoir terminé.

Elwood Curtis est un jeune afro-américain qui a devant lui un bel avenir. Ce sont les années 60, et le gosse est élevé par sa grand-mère Harriet après que ses parents soient partis faire leur vie ailleurs, un beau matin, en le laissant là comme un fardeau trop lourd à porter. Harriet, elle est femme de chambre dans un hôtel, elle vit chichement mais elle aime son petit-fils à l’esprit vif qui se passionne pour les discours de Martin Luther King et qui après quelques années difficiles voit les étoiles s’aligner pour le laisser entrer à l’université et lui offrir cette vie dont il rêve déjà.

Un grain de sable le propulsera devant un juge qui le condamnera pour quelque chose dont il n’est pas responsable, et Elwood étant mineur, il sera envoyé dans une maison de correction éloignée de chez lui, la Nickel Academy. Sous des allures d’établissement éducatif visant à remettre la jeunesse dans le droit chemin, se cache en réalité un endroit terrible, où les pires atrocités ont lieu sans que personne n’en sache rien. Ou plutôt, sans que personne n’en dise rien. Les blancs et les noirs y sont enfermés sans distinction mais même dans cette ambiance carcérale la ségrégation prévaut et chacun vit dans un espace séparé, avec un traitement séparé.

Elwood rencontrera Turner à la Nickel Academy et tous deux deviendront amis, même si on pourrait dire que les choses n’étaient pas gagnées d’avance. C’est ensemble qu’ils subiront la cruauté des hommes blancs envers les jeunes noirs, la violence, la haine et les privations, tandis que les apparences sont préservées pour les regards extérieurs. Un endroit terrifiant dont ils espèrent sortir vivants.

Le roman est une œuvre de fiction, mais est inspiré par un fait réel à propos de la Dozier School for Boys, un établissement de correction de Floride qui est l’exacte réplique de cette Nickel Academy et qui n’a fermé que récemment. Sur le site furent découvertes des dizaines de tombes dissimulées dans lesquelles furent trouvés les restes de ces garçons qui avaient disparu du jour au lendemain dont on pensait qu’ils avaient fugué et s’étaient perdu dans les marais. Une histoire effroyable, un roman superbement écrit à propos de ce passé cruel, dans un pays qui n’est jamais parvenu à dépasser la question raciale et qui, au moment où ce livre permettait à Colson Whitehead d’obtenir le prix Pulitzer pour la seconde fois, était en proie à des émeutes raciales un peu partout sur le territoire. Certaines blessures ne cicatrisent jamais.

Nickel Boys, de Colson Whitehead est publié aux États-Unis en juin 2019 chez Doubleday sous le titre « The Nickel Boys » . Il est publié en France aux éditions Albin-Michel le 19 août 2020 dans une traduction de Charles Recoursé.

La Société des Belles Personnes, Tobie Nathan

Ma note :

Je termine à peine ma lecture de ce roman et la première chose qui me vient à l’esprit c’est « c’était un sacré bordel, mais j’ai adoré » . Alors voilà, c’était ma seconde lecture d’un roman de Tobie Nathan après Qui a tué Arlozoroff ? que j’avais lu en 2013, je ne regrette surtout pas de m’être dit « tiens j’avais bien aimé cet auteur, on va remettre le couvert » , mais je vais avoir beaucoup de mal à vous résumer ce livre qui, de la lecture que j’en ai eu, est parti dans tous les sens et m’a souvent perdu entre plusieurs époques et plusieurs personnages.

L’histoire débute dans l’Égypte d’après-guerre, ce qui m’a fait sourire parce qu’il y a deux ou trois livres j’étais dans les rues de Téhéran en 1953, et que là je me suis retrouvé dans les rues du Caire la même année. On y suit donc Zohar Zohar, dont le nom est le prénom, et dont je serai bien incapable de vous dire ce qu’il fait. Il est juif, et le régime égyptien est alors au bord d’un coup d’état orchestré par les Frères musulmans et quelques militaires appuyés par d’anciens nazis vaguement intégrés dans l’armée égyptienne. Ces allumés s’en prennent aux infidèles, aux juifs avant tout, surtout qu’ils ont pu profiter des largesses du roi Farouk dont le train de vie opulent ne plaie plus au peuple qui lutte pour sa survie.

On assiste à la chute de ce roi déchu, puis plus tard nous sommes à Paris aux côtés de nouveaux protagonistes, des survivants de l’holocauste qui sont assoiffés de vie et de vengeance. Il y a aura de l’amour, je devrais même dire des amours, plurielles, libres, complexes et fluctuantes. La soif de vengeance, d’éliminer ceux qui ont tué par millions, est là en toile de fond, mais ça n’est pas le roman d’une traque. Plus tard encore, on suivre François Zohar, diplomate français et fils du personnage principal fraîchement mis en terre. C’est en cherchant à connaître ce père qu’il n’a pas vraiment connu, qu’il découvrira la Société des belles personnes, que moi-même je n’ai pas vraiment trouvée.

C’est très étonnant, parce que le livre est superbement écrit et que, pour chaque morceau d’histoire, j’ai été happé par le rythme, le style, l’intrigue, mais j’ai été infichu de faire le lien entre tous les morceaux. Je suis peut-être passé à côté du livre, c’est d’ailleurs sûrement moi qui ai raté quelque chose, mais ça ne m’a pas empêché d’aimer ce que je lisais, et de passer un très bon moment de lecture. Un auteur que je continuerai à lire !

La Société des Belles Personnes, de Tobie Nathan, a paru le 19 août 2020 aux éditions Stock.

De pierre et d’os, Bérengère Cournut

Ma note :

J’ai lu ce livre avec beaucoup trop de retard ! D’abord, cela faisait près d’un an que je le voyais me passer sous le nez au gré de mes balades sur les réseaux sociaux, et j’avais même poussé le vice jusqu’à le prendre en main une fois en librairie, pour en apprécier la qualité, observer de près le graphisme sublime de la couverture, renifler le doux parfum de l’encre et du papier neuf mélangés lorsque j’en tournais les pages. Je l’ai acheté lors d’un séjour à Vannes en pleine vague de chaleur, mais lu au frais quelques jours plus tard et croyez-bien que j’aurais aimé, par 35 degrés, me retrouver aux côtés d’Uqsuralik à faire de la chasse sur la banquise de l’Arctique : ça m’aurait sérieusement rafraîchi les idées !

C’est un très joli livre, atypique, surprenant, mais vraiment beau. D’abord, c’est important pour moi : c’est un très bel objet. Rares sont les éditeurs qui cherchent à rendre leurs parutions « quali », j’imagine que par facilité et par économie, faire un peu comme le monde c’est plus simple. Là, j’ai trouvé le même plaisir que lorsque j’ai un livre éditeur chez Monsieur Toussaint Louverture ou chez Les Moutons Électriques : il y a un vrai travail sur l’objet livre, au delà du travail habituel de l’éditeur sur le texte de l’auteur. Le grain du papier, son grammage, la typo, la mise en page, le graphisme, l’harmonie est là, et rien que pour ça il faut féliciter et encourager Le Tripode à continuer de nous créer d’aussi beaux livres.

Sur l’histoire, c’est très inhabituel par rapport à mes lectures, c’est un peu comme un conte plein de mysticisme qui se déroule sur une terre sauvage (je dis une terre, mais en réalité il y a autant d’eau que de terre), hostile, dans laquelle il s’agit plus de survivre que de vivre. Uqsuralik est une jeune inuit séparée de sa famille, qui erre avec ses chiens et tente de survivre comme elle peut face aux éléments hostiles à la présence de l’homme. D’un clan à un autre, armée de quelques outils rudimentaires et d’un plaisir de chasser qui la font souvent passer pour un garçon manqué, elle survivra aux évènements difficiles de sa vie, entre deux famines, passages indescriptibles oscillants entre le délire et le mystique, où elle devra parfois lutter pour sa survie et celle de sa nouvelle famille.

Un roman surprenant, qui m’a entraîné au gré des chapitres et qui est intelligemment illustré de quelques photographies en fin d’ouvrage permettant de mettre une image sur cette vie hors du commun qui nous est totalement inconnue. Un peu moins désormais, grâce à la superbe plume de Bérengère Cournut.

De pierre et d’os, de Bérengère Cournut, est publié aux éditions Le Tripode le 29 août 2019.

Page 2 of 20

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén

error

Retrouvez également mes coups de cœur sur