À propos des livres

Catégorie : Roman Page 2 of 22

De retour dans le placard, Bill Konigsberg

Ma note :

Je voulais terminer ma folle année de lecture sur une touche de romantisme, avec un livre facile mais optimiste, et j’ai immédiatement pensé à cette romance gay éditée dans une collection jeunesse que j’avais depuis quelques semaines dans ma liseuse. Évidemment, j’étais naïf de penser qu’il s’agirait là de ma dernière lecture de l’année, et lorsque j’ai vu minuit passer tout en étant incapable de m’arrêter de lire, j’ai compris que ce roman allait être fini bien plus rapidement que prévu, et je l’ai effectivement englouti tel un boulimique de lecture en une petite journée.

L’histoire de Rafe et Ben est un peu celle de toutes les romances adolescentes entre garçons qui ont été publiée jusque là : une attirance indomptable entre un jeune homo et un bel hétéro qui va passer du statut de meilleur ami au coup de foudre. Là où c’est original, c’est que Rafe était un lycéen à l’aise avec sa sexualité lorsqu’il vivait avec ses parents très libéraux dans le Colorado, mais qu’il décide pour son arrivée à l’université en Nouvelle-Angleterre de vivre sans étiquette, sans parler de son homosexualité, pour vivre une vie ordinaire, jouer au foot avec les sportifs du pensionnat sans qu’on le regarde de travers dans les vestiaires, etc.

Pour une raison qui échappe à tout le monde, de ses parents à sa meilleure amie restée au Colorado, il s’enfoncera dans le mensonge d’une vie hétérosexuelle, alors même qu’il n’existe aucune hostilité sur son campus de garçons, et que son propre colocataire, bien que totalement barré, soit ouvertement gay. Au fil des semaines, Rafe se rapproche de Ben, sorte de bellâtre à la carrure d’une armoire à glace, garçon sympa et très ouvert qui n’est bien sûr pas du tout gay, et dont notre jeune narrateur tombera éperdument amoureux. Le rapprochement entre les deux garçons semble inexorable, mais jusqu’à quand tiendra le mensonge de Rafe ?

Objectif atteint pour cette lecture pleine de charme et de bons sentiments. J’ai certes été désarçonné par les choix successifs de Rafe de s’enfoncer dans le mensonge sur qui il était vraiment, mais ça n’a absolument rien enlevé à la mignonitude de l’histoire entre les deux garçons. Ce premier tome pose les bases de l’histoire entre Ben et Rafe, racontée par Rafe, et la fin donne très envie de se précipiter sur le deuxième tome qui vient tout juste de sortir chez le même éditeur et qui s’appelle Être honnête avec soi-même, pour connaître la suite. À lire si vous êtes amateur du genre.

De retour dans le placard, de Bill Konigsberg, est publié aux États-Unis en mai 2013 sous le titre « Openly Straight » . Il paraît en France aux éditions Bookmark le 14 septembre 2020 dans une traduction de Sophie Bussenius et Terry Millien.

Que sur toi se lamente le tigre, Emilienne Malfatto

Ma note :

Par où commencer ? Peut-être, pour retarder l’inéluctable, par vous parler de pourquoi j’ai acheté ce livre, et pourquoi je l’ai lu, d’une traite, jusqu’à en avoir les poils hérissés et les yeux humides. Si sa parution aux éditions Elyzad, une maison d’édition tunisienne d’expression francophone, était totalement passée inaperçue dans la rentrée littéraire, ce très court roman de 79 pages bénéficie ces dernières semaines d’une très belle mise en avant sur les réseaux sociaux. Ne me demandez pas pourquoi, mais à force de le voir dans tout un tas de publications toutes aussi positives les unes que les autres, je me suis penché sur ce petit bouquin dont la photo de couverture est réalisée par l’autrice elle-même, Emilienne Malfatto étant photo-journaliste et particulièrement intéressée par les conflits armés et la vie sociale en Iraq.

Ce très court récit, j’ai fait le choix de l’engloutir comme pour faire passer la pilule plus vite, comme pour oublier la douleur en me disant « voilà, c’est fait, c’est derrière moi ». Car il y en a, de la douleur, à la lecture de ce récit, ce roman qu’on jurerait tiré d’une histoire en particulier. Une jeune iraquienne raconte sans larmoiements et avec une résignation bouleversante la mort qui l’attend de la main de son frère aîné. Son crime ? Être tombée enceinte de l’homme avec qui elle devait se fiancer et qui, à l’aube de partir au combat, n’a pas pu attendre avant d’éprouver sa virilité sur celle qui lui était destiné.

De ce rapport sans effusion, sans plaisir, et presque sans désir, découlera un drame inéluctable lorsque le soldat sera tué et que la jeune femme verra son ventre s’arrondir. Un enfant hors mariage, c’est l’honneur d’une famille et de toute une société qui est en jeu, et l’honneur a plus de valeur que la vie d’une femme et de son bébé à naître. Aussi, malgré la douleur de sa sœur, de ses autres frères qui aimeraient pouvoir s’opposer à cette barbarie d’un autre âge, personne ne fera rien, et elle subira le sort qui attend toutes les femmes qui ne respectent pas les règles.

Ce qui est incroyable, c’est qu’un roman aussi court puisse être aussi fort, aussi touchant et aussi dur. On n’y aborde pas seulement le poids des traditions, l’ubuesque supériorité d’un honneur intangible face à la valeur d’une vie humaine, car c’est également la vie des femmes dont il est question dans ce récit, leur liberté, leur vie, leur destinée. Ces femmes devenues objets qui étouffent leurs désirs et leurs aspirations pour s’enfermer dans ce que les hommes attendent d’elles. Un roman terriblement dur qui ne devrait pas vous laisser insensible.

Que sur toi se lamente le tigre, d’Emilienne Malfatto, a paru le 3 septembre 2020 aux éditions Elyzad.

Né d’aucune femme, Franck Bouysse

Ma note :

J’adore ces romans qui échappent totalement à mon radar littéraire mais qui finissent toujours par me revenir en main par un moyen ou un autre, des chroniques qui le mettent en avant lors d’une sortie poche, un cadeau, une copine qui l’a dévoré et qui me dit mais comment t’as pu passer à côté de ça ?, une librairie qui avoue, à l’occasion de la sortie d’un nouveau roman de l’auteur, qu’elle avait préféré son précédent. Bref, les bons bouquins finissent toujours par trouver le chemin de ma bibliothèque (pour les lectures médiocres, je suis seul responsable), et c’est une excellente nouvelle.

C’est ainsi que, pas très motivé à me lancer dans Buveurs de vent après avoir lu quelques avis mitigés, j’ai préféré découvrir l’auteur en lisant d’abord son précédent roman, Né d’aucune femme, qui a remporté en 2019 une ribambelle de prix (Prix des lectrices Elle, Prix Babelio, Prix des Libraires, …). Et alors, vous allez peut-être penser que je suis un garçon plein de bizarreries, mais j’ai commencé ce roman sans savoir de quoi il parlait. Naïf, j’avais imaginé d’après le titre et la couverture que ce serait un roman sur la maternité, sur un enfant à la recherche de ses origines : j’étais loin, très loin du compte.

Pour résumer l’intrigue à celles et ceux qui n’ont pas entendu parler du roman et voudraient s’y mettre en sachant dans quoi ils mettent les pieds, Rose est une jeune fille travaillant à la ferme de son père avec sa mère et ses trois sœurs cadettes. Une famille simple vivant chichement sur un bout de terre dans les Landes, on imagine plutôt au début du siècle dernier. Parce que les temps sont durs, son père commet l’impensable : il vend sa fille au maître des forges contre une bourse d’argent.

Au château du maître, Rose découvrira rapidement que derrière son rôle de servante, de domestique, se cache en réalité un dessein bien plus funeste, qui se rapproche plus de l’esclavage. Si elle trouve la mère du maître franchement rêche, elle n’est pas au bout de ses surprises, et c’est une vie de souffrances et de misère qui attend Rose si elle ne fait rien pour essayer de se sortir de cet enfer dans lequel son père l’a envoyée. Des années plus tard, un prêtre mettra secrètement la main sur les carnets que Rose a noirci de son histoire, et c’est à partir de là que nous connaîtrons le récit de sa douloureuse vie.

Une claque. Bim. Tu voulais un livre sur la maternité, la filiation, et tu te retrouves dans un thriller psychologique épouvantable ! Pour l’ambiance, l’époque, l’écriture, j’ai immédiatement pensé être dans l’univers d’un Philippe Claudel, et c’est une très bonne chose. Ce roman remue, met mal à l’aise, questionne, et finalement il est difficile de ne pas le dévorer dans une sorte d’engouement malsain, pour savoir ce que Rose deviendra. C’était magistral, coup de cœur à retardement mais coup de cœur quand même : j’espère que, d’une façon ou d’une autre, ce roman finira entre vos mains.

Né d’aucune femme, de Franck Bouysse, a paru le 10 janvier 2019 aux éditions La Manufacture de Livres. Il paraît en poche au Livre de Poche le 19 août 2020.

Tupinilândia, Samir Machado de Machado

Ma note :

Mais quelle histoire ! Quelle aventure ! J’ai passé une dizaine de jours dans cet incroyable roman, parce qu’il est dense (512 pages quand même) et que je l’ai débuté à une période où je n’avais pas beaucoup de temps pour lire, mais c’est sans regrets car j’ai pu rester plus longtemps encore dans cette épopée totalement incroyable, et c’était vraiment agréable de pouvoir prolonger l’expérience. Sur le bandeau du livre, l’éditeur situe ce roman entre Orwell et Jurassic Park, c’est vrai qu’il y a un peu de ça car l’histoire mélange à la fois le portrait d’une société galvanisée par l’extrêmisme et un parc d’attraction grandiloquent érigé grâce à la folie dépensière d’un homme fortuné n’ayant jamais abandonné ses rêves d’enfant.

C’est en plein cœur de l’Amazonie que Joao Amadeus Flynguer, qui est à la tête d’une prospère entreprise de BTP et jouit d’une immense fortune familiale lui permettant toutes les folies et toutes les corruptions, décidera de construire dans le plus grand secret une ville futuriste, un rêve de toujours inspiré par l’univers de Walt Disney qu’il rencontra enfant lorsque celui-ci voyagea au Brésil, et par la ville créée par Henri Ford, Fordlandia. Cette ville, c’est Tupinilandia : plusieurs parcs à thème, des bassins, un zoo, des répliques de dinosaures, la pointe de la technologie des années 80, une conscience écologique, un immense dôme central, un centre de commandement avec centrale informatique, un aéroport privé, une fausse monnaie, des navettes sur monorails, des véhicules électriques, …

Après des années de travaux menés à grands frais dans un étonnant secret, Tupinilândia est inaugurée pour le bénéfice d’une poignée d’amis proches. Seulement voilà, la ville est prise d’assaut par un petit groupe de militaires d’extrême droite affiliés à un général écarté du pouvoir politique aux dernières élections démocratiques. Si la famille Flynguer peut s’échapper, c’est au prix d’un compromis passé avec les nationalistes.

Trente ans plus tard, alors que les turbulences de cette journée à Tupinilândia n’ont pas dépassé le cercle du pouvoir, un archéologue nostalgique de son enfance dans les années 80 obtient à sa grande surprise un financement pour son projet d’exploration des vestiges de la ville. Ce que lui et son équipe y découvriront dépasse ses rêves les plus fous !

Bon vous l’aurez compris, j’ai adoré cette lecture, cette immersion dans le parc fonctionnel à son inauguration dans les années 80 et dans ses vestiges pas si abandonnés que ça à notre époque furent un immense plaisir à lire. Si les références culturelles et politiques sont propres au Brésil et ne m’ont pas toujours parlé, j’ai traversé ces 500 pages comme si je vivais une folle aventure au cinéma : ce livre serait d’ailleurs génial à adapter au cinéma, ou en mini-série ! N’hésitez pas, faites le voyage à Tupinilândia, vous ne le regretterez pas.

Tupinilândia, de Samir Machado de Machado, a paru au Brésil en 2018 sous le même titre aux éditions Todavia. Il paraît en France aux éditions Métailié le 3 septembre 2020 dans une traduction de Hubert Tézenas.

Le sel de tous les oublis, Yasmina Khadra

Ma note :

Il me fallait au moins la lecture du nouveau roman de Yasmina Khadra pour effacer les traces de la déception causée par ma précédente lecture. Me réfugier dans la sagesse et l’expérience d’un auteur confirmé dont j’ai déjà aimé de nombreux livres, comme pour réparer un affront. C’est donc aux côtés d’un personnage brisé, un brin mélancolique et désabusé que j’ai traversé une partie de l’Algérie alors fraîchement indépendante, et pansant les plaies du conflit avec son ancien colon tricolore.

La vie d’Adem Naït-Gacem s’effondre quand son épouse Dalal l’informe qu’elle le quitte, et qu’elle part rejoindre l’homme qu’elle aime. Pour cet instituteur algérien, l’affront est double et la blessure narcissique est immense, lui qui se reposait sur ses acquis sentimentaux sans imaginer qu’elle pourrait un jour avoir l’idée de partir. Désemparé, il plaque tout : sa maison, son travail à l’école, et part errant sur les routes comme un mendiant pour se retrouver dans sa douleur.

Alors que cet homme désormais totalement habité par le cynisme cherche par tous les moyens à pousser la rupture à son paroxysme en s’isolant, ses déambulations l’amèneront à côtoyer un nain en quête d’amitié, des travailleurs sur un chantier puis une famille qu’un petit tyran local tente d’exproprier afin de récupérer la ferme dans laquelle ils sont établis. Pour l’homme lettré et l’amoureux blessé, il y a de bonnes raisons de chercher à tenir tête à ce pouvoir abusif.

Si j’étais content de retrouver la plume et la descriptions toujours très intéressantes de Yasmina Khadra sur son pays, j’ai été toutefois un peu grisé par la mélancolie et le cynisme à toute épreuve de son personne dont les choix de vie et les réactions m’ont souvent été difficilement compréhensibles. J’étais, et c’est un peu triste de l’avouer, content de m’en débarrasser dans les dernières pages car j’avais l’impression qu’il allait finir par m’entraîner dans sa noirceur. Pour autant l’histoire est intéressante et permet de dresser le portrait d’un pays fraîchement libéré à une époque que je n’ai pas connu, et sur ce point, c’est une belle réussite.

Le sel de tous les oublis de Yasmina Khadra a paru le 20 août 2020 aux éditions Julliard.

Radical, Tom Connan

Ma note :

Vous vous souvenez quand je me plaignais d’enchaîner les bonnes lectures dans ma chronique du roman Le Dit du Mistral, et que je réclamais des lectures qu’on abandonne sur sa table de chevet ? Et bien voilà, j’ai été servi ! J’avais pourtant bien vu des avis très clivés sur Radical, mais je ne sais pas, j’étais optimiste, comme poussé par une certaine forme de curiosité à la lecture de la quatrième de couverture. Il m’a pourtant fallu faire preuve d’abnégation littéraire pour parvenir à terminer ce roman qui, de bout en bout m’a déplu. Il aurait fallu m’entendre, tous les deux chapitres, à dire des mais bon sang c’est pas vrai ! dans mon salon.

Nous suivons donc Nicolas, étudiant à Sciences Po se réclamant plutôt de gauche, issu d’un milieu modeste le poussant à faire du soutien scolaire pour financer en partie ses études. Nicolas se déclare plutôt bisexuel mais chasse uniquement sur des applications de rencontres homosexuelles. Après avoir échangé trois messages avec Harry, un jeune minet, il tombe éperdument amoureux et n’arrive plus à se passer de leurs discussions. Harry, dix-huit ans, est un jeune exalté du Nord qui est lui aussi bisexuel et adore avant toute chose la radicalité, qu’importe l’étiquette.

Il sera tout à la fois nationaliste, militant politique au Rassemblement National et fer de lance dans le mouvement des gilets jaunes alors en plein développement. Avec tous les miséreux de la France, ils se retrouvent autour d’un ennemi commun : l’immigré, l’étranger, l’arabe, l’africain, tout ce qui peut avoir une culture, une langue, une couleur de peau différente de celle d’Harry. Alors jusque là vous pourriez penser tiens c’est étonnant que ces deux là s’entendent, mais c’était sans compter sur les personnalités atypiques de ces deux jeunes un peu paumés.

En bonne coquille vide, Nicolas n’est pas toujours d’accord avec les emballements racistes de Harry, parfois même il se dira qu’il faut le quitter, mais une petite pipe suffira à lui faire oublier qu’il avait commencé à réfléchir. Et c’est comme ça jusqu’à la fin, dans leur pseudo-spirale les entraînant tous les deux dans une relation toxique et improbable : il y a les prémices d’un éveil intellectuel, d’un sens critique, et puis une bonne bite dans le cul avec quelques lignes graveleuses en plus et tout est pardonné.

Alors entre les personnages ridicules et incohérents, la neurasthénie de Nicolas, l’envie de choquer le lecteur toutes les cinq pages en décrivant du sexe de manière crue, les revirements incessants à base d’un je-t’aime-moi-non-plus qui clashe un chapitre et se réconcilie le suivant jusqu’à en devenir loufoques et les derniers chapitres qui concluent le roman à la va-vite… non vraiment, je ne peux pas dire que j’ai apprécié ma lecture, alors que c’est dommage parce qu’idée était là et qu’il y aurait eu matière à faire un roman intelligent. Pour lire un très bon roman sur les colères sociales, je vous invite plutôt à vous plonger dans le sublime Un jour viendra couleur d’orange de Grégoire Delacourt.

Radical, de Tom Connan, a paru chez Albin-Michel le 19 août 2020.

Glory, Elizabeth Wetmore

Ma note :

L’aridité du Texas. La chaleur étouffante de cette année 1976 qui vous accable dès que vous sortez de la maison, cette sécheresse qui rend difficile la survie des animaux, le bétail attaqué par les mouches à viande qu’on doit abattre dès qu’il est malade et brûler avant que les corps ne gonflent et n’empestent. Ces puits de forage qui fleurissent partout dans l’état, cet or noir qui attire prospecteurs et ouvriers, ce pétrole qui tue souvent sur les exploitations, mais qui rapporte des dollars bien américains à tout un tas de travailleurs, qu’ils s’empressent d’aller dépenser dans les bars de la ville et les clubs de strip-tease du coin. Ce Texas des hommes qui travaillent comme des forçats et risquent leur peau pour des forages, c’est aussi l’enfer des femmes qui subissent la loi du plus fort.

Comme Gloria Ramirez, 14 ans, qui préfère qu’on l’appelle Glory et qui ce matin là, un lendemain de Saint Valentin, se traînera dans un ultime instinct de survie sur plusieurs kilomètres jusqu’à la ferme où elle trouvera de l’aide. C’est Mary-Rose Whitehead qui recueille cette adolescente, tout du moins ce qu’il en reste. L’enfant est méconnaissable après une nuit de sévices, et si elle demande à sa fille d’appeler le shériff et une ambulance, elle aura tout de même besoin de son fusil – l’a-t-elle rechargé après sa dernière utilisation ? – pour se protéger quand au seuil de sa maison se présentera celui qui a fait subir les horreurs, et qui réclame sa proie.

Difficile d’obtenir justice dans cet état, à une époque qui n’a finalement rien à envier à l’Amérique raciste et sexiste de la présidence Trump. Il leur en faudra du courage, de la pugnacité et de la témérité à ces femmes – surtout à Mary Rose – pour tenir tête au système, ne pas faiblir face aux menaces et aux insultes, et si parfois elle sera au bord de l’abîme, qu’on pourrait se demander si ce combat qui n’est pas le sien mérite d’être mené, croyez bien qu’elle est prête à en découdre.

J’ai été happé par ma lecture alors que je débutais ce roman et me promettais de n’en lire que les premières pages avant de dormir, et hier soir encore alors qu’il me restait encore un quart du livre à lire, j’ai pensé repousser sa fin à ce matin, jusqu’à ce que je réalise qu’il était quasiment deux heures du matin et que je venais de le terminer. Il y a bien sûr quelques passages un peu moins entraînants, mais dans l’ensemble j’ai vraiment beaucoup accroché avec Glory, mais surtout avec Mary Rose la véritable héroïne de ce roman. Quelle femme !

Glory, d’Elizabeth Wetmore, a paru aux États-Unis en mars 2020 chez HarperCollins sous le titre « Valentine » . Il est publié en France aux éditions Les Escales le 27 août 2020 dans une traduction d’Emmanuelle Aronson.

Le Dit du Mistral, Olivier Mak-Bouchard

Ma note :

Quel fléau cette rentrée littéraire ! L’épidémie de coronavirus ne suffisait pas, il fallait qu’en plus on subisse une épidémie de bons livres, c’est vraiment affligeant. Je suis pour le retour des livres médiocres, des lectures ennuyeuses, des romans qu’on abandonne sur le coin de la table de chevet et qu’on regarde en se disant hum ce soir je vais plutôt me faire une série. Parce que là, avec ces histoires de nous sortir des bons bouquins, ils nous rendent complètement accros ces éditeurs : on y perd nos soirées, on néglige nos heures de sommeil, un dimanche à 14h on relève la tête de sa lecture en se demandant si c’est vraiment nécessaire de déjeuner, etc. Rien ne va plus, cette rentrée m’a totalement déréglé.

Alors oui c’est vrai, vous allez me dire mais quand même il est joli ce bouquin, la couverture elle est sympa (doit-on remercier Phileas Dog ?), peut-être même tenterez-vous de vous justifier en disant mais tout le monde dit qu’il est génial, j’allais pas le rater !, vous blâmerez la belle-mère, vous accuserez votre libraire, vous ferez croire qu’on vous l’a prêté, que vous n’y êtes pour rien dans cette histoire, j’en vois même essayer de me dire que tout ça c’est parce qu’il a reçu le Prix Première Plume 2020 : fadeza*

D’abord, personne n’aime les belles histoires. Le Lubéron, la Provence, le sud, les cigales à n’en plus finir, ce mistral qui souffle à vous clouer au sol, les incendies qui ravagent les coteaux et les flancs de la montagne l’été, les vestiges de la conquête romaine et les légendes gauloises avec ses divinités espiègles, on n’a plus lu ça depuis des décennies. Et c’est bien les hommes qu’on pourra blâmer d’avoir déterré ces vieilleries, ces deux voisins qui n’ont jamais beaucoup échangé et qui se retrouvent soudainement à jouer les archéologues clandestins pour mettre à nu une improbable source ferrugineuse qui les entraînera dans des aventures rocambolesques.

Bien sûr, c’est bien écrit, c’est un roman magique qu’on peine à lâcher, qui nous entraîne pendant des heures dans cette région où le soleil cogne plus fort qu’ailleurs, où les légendes et les rêves se mélangent subtilement pour tenter de nous perdre, mais ne parviennent qu’à nous évader savoureusement de nos dimanches pluvieux. Évidemment, qu’on va le recommander partout, le prêter aux copains, dire à notre libraire dis-donc le premier roman de Mak-Bouchard là, c’est quelque chose hein, quel voyage ! Mais bon sang, laissez-nous nous ennuyer un peu à la fin. On en a marre, d’adorer vos histoires !

*fadaises

Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard, a paru le 20 août 2020 aux éditions Le Tripode.

After Elias, Eddy Boudel Tan

Ma note :

Je vous avais déjà expliqué ce qui me poussait à lire en anglais, par delà le snobisme et ma volonté farouche de conserver un semblant d’aptitude bilingue, j’y vois généralement l’occasion de lire des romans qui ne sont pas voire ne seront pas publiés en français, et c’est souvent le cas pour la littérature de genre LGBT+ qui ne dépasse généralement pas la porte de son éditeur originel. Ainsi donc avant l’été, alors que je furetais dans le catalogue nord-américain de NetGalley à la recherche des livres les plus attendus outre-Atlantique, j’ai été accroché par la très belle couverture d’After Elias, avant de découvrir en lisant le résumé que les personnages principaux étaient un couple d’hommes.

Coen et Elias sont en couple depuis huit ans, vivent ensemble à Vancouver au Canada anglophone et s’apprêtent à se passer la bague au doigt dans quelques jours, sur une île paradisiaque au large du Mexique, d’où est originaire Elias. Tandis que Coen est déjà à l’hôtel pour finaliser les derniers préparatifs du mariage avec l’organisatrice, Elias parcourt le monde dans l’avion dont il est co-pilote. Tout va basculer lorsque sur la télévision du bar de l’hôtel, il verra sur une chaîne d’informations qu’un avion reliant l’Europe à Vancouver s’est abîmé en mer.

J’ai été franchement désarçonné par la réaction initiale du personnage, finalement assez calme, qui ne s’effondre pas à grand renfort de hurlements, de vie terminée, de choses comme ça. Coen décide de rester sur l’île et de poursuivre les festivités avec les invités à venir, en transformant ce mariage non remboursable en une célébration de la vie d’Elias, tout juste disparu. Le staff de l’hôtel s’inquiète, ses amis, ses parents, tout le monde lui demande de rentrer, de tout annuler, l’imagine au fond du trou : mais non, Coen persiste dans son choix.

Un ultime enregistrement de quelques secondes est diffusé par la tour de contrôle de Reykjavík en Islande dans lequel on entend Elias dire un « pronto dios », ce que tout le monde comprend comme le message d’adieu d’un candidat au suicide, qui se serait tué avec des centaines de passagers, comme ce fût le cas avec cet avion de GermanWings en 2015, et dont l’histoire a inspiré l’auteur. Personne n’a de certitudes, et pourtant ce doute est un ennemi redoutable qui viendra jeter un voile sombre sur cette étrange célébration qui s’annonce.

Je ne peux pas révéler la fin, seulement vous dire que c’est vraiment excellent et que je ne m’attendais pas à ces derniers chapitres. Coen vit son deuil à sa manière, épaulé par sa famille et ses meilleurs amis. L’auteur, dont il s’agit du premier roman, alterne intelligemment entre des flashbacks permettant de comprendre l’histoire et la personnalité de chacun d’eux, et les jours qui suivent la disparition d’Elias. Un très beau roman sur l’amour, la culpabilité, le deuil. Vous pouvez bien sûr l’acheter en anglais au format papier ou en livre numérique, mais j’espère surtout que ce livre saura un jour attirer l’œil d’un éditeur francophone ! Fingers crossed, comme on dit là-bas.

After Elias, de Eddy Boudel Tan, a paru en septembre 2020 chez Dundurn Press.

L’Anomalie, Hervé Le Tellier

Ma note :

Dès les premiers chapitres, j’ai su que j’adorais ce livre : ce catalogue de portraits d’individus très différents dont on ne voit aucun lien entre eux, et qui nous pousse à une forme d’impatience anxieuse, à nous sentir comme pris au piège dans une immense toile d’araignée sans vraiment savoir si et quand on va se faire bouffer par cette satanée bestiole, c’est un truc dont je raffole. J’adore ça dans les films comme j’adore ça dans les livres, quand des destins individuels arrivent d’horizons très différents et entrent en collision de manière aussi inattendue qu’inimaginable.

Et bien c’est exactement comme ça que débute L’Anomalie. Voilà que tous ces personnages se retrouvent dans le même avion, un vol de Paris vers New-York opéré par Air France, et qu’un évènement, on peut même parler d’incident, va changer le cours de leur vie à tous. L’avion traversera une perturbation météorologique non prévue à l’approche des côtes américaines, et les turbulences et la grêle laisseront subitement place au soleil et au vol paisible, en un claquement de doigts.

Pourtant, quelque chose s’est passé pendant cette micro-tempête, puisque l’avion est abîmé et réclame un atterrissage d’urgence à la tour de contrôle. Seulement voilà, après la demande du commande de bord, c’est l’armée américaine qui prend le relai des contrôleurs aériens et deux chasseurs de l’US Air Force vont accompagner en toute discrétion l’appareil et sa centaine de passagers vers une base militaire du New-Jersey, afin de tirer cette incroyable histoire au clair.

Vous savez peut-être déjà de quoi il est question, parce qu’on vous en a parlé, ou que vous l’avez lu ça et là sur internet. J’ai débuté ce livre sans aucune autre information que celle livrée par la quatrième de couverture, et j’ai pris plus de plaisir encore à avancer dans le noir au fil des pages, aussi je ne vous divulguerai rien de plus sur l’intrigue. Sachez seulement que ce roman est captivant, il est malicieux et truculent comme un roman de Tonino Benacquista (ne connaissant pas Hervé Le Teiller, j’ai vérifié qu’il ne s’agissait pas d’un pseudonyme de mon auteur favori !), il se lit comme on regarde un bon film, ce qu’il ne manquera pas de devenir un jour j’en suis convaincu. Un roman subtil, intelligent et original dont je vous recommande chaudement la lecture !

L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier, a paru le 20 août 2020 aux éditions Gallimard.

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