À propos des livres

Catégorie : Récit Page 1 of 3

Les lumières de l’aube, Jax Miller

Ma note :

Lire ce roman-enquête en plein Blue Monday alors que le monde vacille est une expérience étonnante pour ne pas dire incongrue. Il m’a été difficile de choisir une nouvelle lecture pour lui succéder, car j’avais besoin de lumière et de légèreté pour me redonner du souffle.

Jax Miller mène une véritable enquête dans Les Lumières de l’aube, sur un fait vieux de presque vingt ans au moment de sa parution : le meurtre du couple Freeman en 1999 dans l’Oklahoma et la disparition de deux jeunes filles de seize ans cette nuit-là.

Tout commence par le feu, qui ravage au petit matin le mobile-home des Freeman dans un terrain assez isolé d’un petit patelin de l’Oklahoma aux États-Unis. Une famille bien connue de la police, qui a abattu leur fils de dix-sept ans à peine un an plus tôt.

Pour les hommes du shérif et la police de l’état qui s’est saisie de l’enquête, la piste d’un règlement de compte entre dealers est privilégiée et l’enquête connaît alors une improbable légèreté. Miller reprend tout depuis de le début, avec les proches, les parents d’une des deux filles disparue, d’anciens policiers, des dealers, des prisonniers, pour essayer de comprendre.

Cette enquête est particulièrement déstabilisante : non seulement le cumul d’incompétence des enquêteurs est saisissant, mais la nonchalance voire la volonté de ne pas aider heurtent n’importe quel citoyen honnête. La plongée de l’autrice dans ces territoires sans lois où des dealers fanatiques et délirants violent et assassinent en toute impunité m’a littéralement glacé le sang. C’est douloureux mais richement documenté, et raconté dans un récit incroyablement dense, noir et sans espoir !

Les Lumières de l’aube de Jax Miller a paru le 8 octobre 2020 aux éditions Plon dans une traduction de Claire-Marie Clévy.

Laisse pas traîner ton fils, Rachid Santaki

Ma note :

Chronique de blog en retard, publiée le 31 décembre sur Instagram… Et voilà, il est déjà l’heure de tourner la page de cette année 2020, mais avant les douze coups de minuit, il me restait encore un petit créneau pour lire d’une traite un dernier roman ! J’ai choisi une histoire sombre, entre le récit et le roman, avec Laisse pas traîner ton fils de l’auteur Rachid Santaki (que certains connaissent pour ses précédents livres, d’autres pour ses dictées sur France Culture). Et bravo aux plus anciens qui auront reconnu les paroles du titre éponyme du groupe NTM, cela vous situe comme un jeune des années 90, et donc comme un boomer pour la plupart des instagrammeurs d’aujourd’hui.

L’auteur s’interroge sur les façons de casser la spirale de violence qui sévit depuis des années dans son voisinage de la Seine Saint Denis, de ces querelles entre cités qui virent à la guerre des gangs, et qui ne savent faire que des victimes. À travers l’autopsie d’un fait divers mais dramatique, la mise à mort d’un jeune garçon de 16 ans pour 500€, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, l’écrivain s’interroge sur le profil des agresseurs jusqu’à la survenue du procès.

C’est comment ? Je m’attendais plus à un roman qu’à un récit, mais j’ai retrouvé cette même qualité qui m’avait beaucoup emballé il y a quelques années à la lecture de Tout, tout de suite de Morgan Sportes (Fayard, 2011) à propos de la mort d’Ilan Halimi et du gang des barbares. S’il y a ça et là des notes d’optimisme, la tendance est malgré tout sombre et dénuée de grands espoirs, les incarcérations et les marches blanches se succédant sans grande métamorphose sociale. Pourtant, l’auteur ne baisse pas les bras et continue d’emmener l’écriture et la lecture en prison pour essayer d’aider les jeunes à s’interroger et reprendre leurs vies en main.

Une belle surprise donc que ce « romanquête » qui m’a donné envie de découvrir les autres publications de l’auteur, de quoi bien finir l’année.

Laisse pas traîner ton fils de Rachid Santaki a paru aux éditions Filature(e) le 23 octobre 2020.

Americana, Luke Healy

Ma note :

Vous aurez remarqué si vous lisez de temps en temps ces chroniques à propos de mes lectures, que peu de bandes dessinées y font leur apparition. Il y a des amateurs, il y a même des inconditionnels, mais j’avoue ne jamais avoir réussi à trouver le même plaisir dans un roman graphique que dans un roman tout court (faut-il dire non graphique afin de ne vexer aucun genre de roman ?). C’était vrai jusqu’à Americana, pavé écrit et dessiné par Luke Healy, travail hybride alliant du texte et de l’image, loin des BD de mon enfance et dont le mode de narration et la durée nécessaire à sa lecture m’ont rapproché de ce que j’affectionnais le plus.

Luke est un jeune irlandais attiré depuis toujours par l’Amérique, plus précisément par les États-Unis, ou au moins par l’idée qu’il s’en fait depuis l’Irlande, pays où le chômage des jeunes est endémique. Après de courts séjours pour étudier le dessin, où il est toujours gentiment éconduit par l’administration lorsque son visa expire, il ne sait plus trop comment faire pour revenir vivre et travailler aux USA. En 2016, à 25 ans, il se fixe alors un objectif un peu farfelu pour un garçon franchement pas sportif : partir à l’assaut du PCT, le Pacific Crest Trail, une randonnée de 4240 kilomètres qui traverse le pays de la frontière mexicaine jusqu’à la frontière canadienne. Une méga-randonnée que tentent chaque année plus de 4500 personnes et qu’à peine 500 achèvent en cinq à six mois !

Un beau matin, ça y est, il s’élance dans le désert de Californie par une chaleur accablante. Et très vite, Luke est confronté à la réalité par rapport au mythe. La chaleur, la solitude, la soif, la topographie, les animaux dangereux, l’esprit de compétition, l’hygiène, tout est décrit sans embellissement et j’ai beaucoup aimé participer à cette aventure difficile au côté de l’auteur, dont on s’habitue au style très rapidement. Cette histoire m’a transportée, je ne vous dirais pas s’il parvient ou non à venir à bout de cette randonnée incroyable, je vous laisserai le découvrir par vous-même en la lisant, elle le mérite largement !

Americana (Ou comment j’ai renoncé à mon rêve Américain), de Luke Healy, a paru au Royaume-Uni chez Nobrow en septembre 2019 sous le titre « Americana (And the Act of Getting Over It) » . Il est publié en France par Casterman le 19 août 2020 dans une traduction de Basile Béguerie.

Rumeurs d’Amérique, Alain Mabanckou

Ma note :

Comment passer à côté d’Alain Mabanckou, de ses livres que l’on ne compte plus et qui évoquent tour à tour le Congo-Brazzaville de son enfance, le Paris de sa littérature, l’Amérique de son exode professionnelle ? La voix de ce griot des temps modernes, chaleureuse et façonnée par cet accent dont je ne me suis jamais lassé ; les tenues colorées à outrance qui marquent pourtant un réel raffinement, celui de la Sape, la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes ; la culture et la beauté de l’écriture de celui qui enseigne aujourd’hui la littérature africaine d’expression francophone à l’université de Californie, tout pousse à connaître ou à faire connaître Alain Mabanckou.

Avec Rumeurs d’Amérique, l’auteur tient comme un carnet de notes, de réflexions diverses sur ce qui fait sa vie, son quotidien américain. Il nous raconte ses journées, son appartement qu’on imagine volontiers luxueux dans un immeuble du Mid-Wilshire à Los Angeles, où tous ses voisins sont coréens. De son balcon où il s’est entouré de plantes, il rédige ses notes manuscrites, évoque tour à tour sa précédente université dans le Michigan, la classe à laquelle il enseigne à l’UCLA, ses amis qui viennent lui rendre visite à L.A., ses fils restés à Paris qui ne viennent jamais le voir, l’acquisition de son nouveau chiot, etc.

Il y a une certaine forme de légèreté dans ce quotidien privilégié, de bourgeois bohème d’outre-Atlantique, qui m’a parfois mis mal à l’aise. Bien sûr, Mabanckou évoque rapidement le rejet dont les africains sont victimes de la part des afro-américains, dépeint la violence des gangs, des règlements de comptes entre rappeurs, des tueries de masse qui gangrènent le pays, d’une misère qu’il observe quotidiennement devant la station service de son quartier où là-bas, de l’autre côté du périphérique, à deux pas de son quartier tranquille.

Mais ce rapport à l’argent, cette aisance exhibée m’a parfois gêné : ces deux cents dollars glissés à un ami qui susurre être en difficulté, cette serrure à six cents dollars, ces sandwichs achetés vainement à un mendiant véhément, ces chaussures à trois cents dollars qu’un neveu réclame au pays, cette contravention qu’on règle en faisant un gros chèque au tribunal, était-ce bien nécessaire de s’y alanguir ? Si le récit reste malgré tout intéressant pour sa forme de chroniques intérieures d’un non américain en Amérique, ce regard sur les élections, sur l’épidémie qui commence à toucher le pays dans les dernières pages du récit, sur les désordres qui touchent le pays sont traités avec une apparente nonchalance qui m’a laissé sur ma faim. Pas de quoi gâcher ma lecture, mais une forme de frustration néanmoins.

Rumeurs d’Amérique, d’Alain Mabanckou, a paru le 27 août 2020 aux éditions Plon.

Apeirogon, Colum McCann

Ma note :

Il existe une multitude de très bons livres, sans qu’ils n’aient pourtant grand chose en commun. Certains vous touchent, appuient sur un point sensible, font écho à une histoire personnelle, et sont des coups de cœurs sentimentaux. D’autres vous glacent le sang, génèrent des palpitations, vous collent la chair de poule et vous accrochent jusqu’à la dernière page, la dernière goutte de sang, c’est maléfique mais c’est magique. Parfois, c’est la beauté de la langue qui enivre, ça tangue, ça chavire, vous vous laissez embarquer par les mots, vous les écoutez, les relisez, appréciez la justesse des phrases, la rotondité des formules dans la bouche, c’est savoureux comme un bon vin, et longtemps après la lecture vous pensez encore : quelle écriture !

Apeirogon est pour moi un roman extraordinaire par sa portée, son intelligence, pour sa thématique, sa façon de l’aborder, d’expliquer sans interpréter, de dire les choses qu’on ne veut pas entendre. C’est sa puissance, qui en fait un très bon livre, en plus de bénéficier d’un découpage atypique, fait de petits chapitres ciselés qui en rebuteront certains, c’est évident, mais qui m’ont permis de m’accrocher, de respirer quand ce fut difficile, douloureux, bouleversant.

Cette histoire, c’est celle mi-relatée mi-romancée de deux pères, Rami et Bassam. Deux pères que les patries opposent, que les conflits séparent, mais que le deuil réuni. Rami l’israélien a perdu sa fille Smadar dans un attentat suicide causé par un kamikaze palestinien, tandis que Bassam le palestinien a vu sa fille Abir mourir après qu’un jeune garde-frontière israélien lui ai tiré une balle en caoutchouc dans la tête juste devant son école. Ces deux pères endeuillés vont se retrouver dans Le cercle des parents, une association israélo-palestinienne qui réunit des parents des deux nationalités autour d’une même volonté : transformer leur deuil en énergie positive pour la paix entre leurs deux nations.

Et il en faut de l’amour pour ses enfants pour surmonter son réflexe primaire de haine, sa soif de vengeance, celle que les deux camps exploitent à dessein pour perpétuer la violence, légitimer le pire, sans jamais chercher à discuter et à dire : on arrête ? Il y sera question des origines des civilisations, de l’occupation des territoires, de leurs vies, des insultes reçues par leur propre camp, qui les voient comme des traitres. On y retrouve une humanité éblouissante, une amitié simple mais solide, la beauté de l’intelligence et du dialogue plus que de la haine et de la violence. C’est un superbe roman, il m’a embarqué en Cisjordanie et en Israël dans cette aventure singulière pour la paix. Sublime.

Apeirogon, de Colum McCann, est publié aux États-Unis chez Penguin Random House en février 2020 sous le même titre. Il paraît le 20 août 2020 en France aux éditions Belfond dans une traduction de Clément Baude.

La Petite Dernière, Fatima Daas

Ma note :

Difficile dans la rentrée littéraire d’être passé à côté de ce premier roman, d’avoir échappé à une chronique dans les médias, à un de ces nombreux encensement. Difficile donc, ensuite, de ne pas être tenté, de ne pas le chercher dans sa librairie alors qu’il est posé là, dés l’entrée, bien en évidence, et qu’après tout pourquoi résister, si tout le monde en dit du bien, si c’est le roman chouchou des médias, si c’est le personnage un peu moins lisse que les autres qu’on a choisi de mettre en avant cette année, il faut parfois se laisser entraîner par la meute, hurler avec les loups, et voilà comment un après-midi de repos j’ai commencé ce petit roman de presque 200 pages alors que je m’étais tenu à l’écart jusque là, presque comme réflexe, pour le goût de ne pas toujours faire comme les autres.

On le termine vite, ce récit, et c’est une lecture agréable il ne faut pas dire le contraire. C’est, dans les grandes lignes, le roman de la transition. Celui d’une adolescente renégate et douée qui traversera sa crisse pour devenir une jeune adulte un peu vive, un peu cinglante, qui a besoin de s’imposer, de mordre la première. Celui aussi d’une jeune musulmane partagée entre sa famille, sa religion et son identité sexuelle : comment concilier ces antagonismes, être la fille de ses parents et risquer de les décevoir, être une musulmane pratiquante mais transgresser les interdits religieux, éprouver le bonheur avec une femme quand on se retient, qu’on s’empêche, murée par la crainte de s’assumer, par la peur d’être soi-même.

J’ai beaucoup aimé la plume, c’est vrai que, comme le disent la plupart des critiques, ça claque, c’est cinglant, il n’y a pas beaucoup de rondeurs ni de bons sentiments dans la bouche de Fatima Daas, juste beaucoup de questions et peu de réponses. Ce journal intime d’une jeune lesbienne musulmane de la génération Z qui me laisse avec une interrogation : et maintenant, que va-t-elle écrire ?

La Petite Dernière, de Fatima Daas, est publié dans la collection Notabilia des éditions Noir sur Blanc le 20 août 2020.

Camille, mon envolée, Sophie Daull

Ma note :

En moyenne, au moins une personne meurt chaque minute en France. Plus de six cent mille décès chaque année, et derrière la froide réalité biologique que les statistiques nous rappellent, des drames, des blessures, la douleur. La solitude et l’indifférence, parfois. Le soulagement. L’injustice. Le renoncement, aussi. Des vies parfois bien vécues, chargées d’histoires, et parfois des vies pas encore vécues, chargées d’espoir. La mort est terrible, inéluctable, aveugle à toute discrimination, résistante à toute prière.

Ce récit de Sophie Daull sur la mort de Camille, sa fille de seize ans, est magnifique. Tour à tour bouleversant puis léger, on y suit les quatre derniers jours de vie de Camille juste avant Noël, puis sa mort, jusqu’à ses obsèques. En parallèle, le récit de la vie d’après par sa mère, qui quelques mois plus tard couche sur le papier son histoire par peur d’oublier, par besoin de raconter.

Dans l’endormissement, dans la foule, dans le clair de lune, face à la mer, face à la tempête, dans une fin de fête, aux chiottes, sur une colline, dans le métro, faire ça : murmurer ton nom. Camille.

Je suis infirmier et la mort ne m’est pas étrangère. Nous l’accompagnons, souvent, et nous luttons contre elle, parfois. Je redoute toujours cet instant où, à l’issue d’une intervention, nous devons avec le médecin aller porter cette terrible nouvelle à un proche, un parent, un ami. Annoncer que nous avons perdu le combat, que la vie s’est arrêtée, et savoir que leur vie à eux portera à jamais une fissure ineffaçable à l’endroit de cette annonce. Parfois, voir un sourire triste et résigné, entendre des remerciements, et souvent, voir cette hébétude, ce sentiment d’irréalité, entendre un cri, un hurlement, des gémissements. Un bruit animal qu’on dirait venu du fond du corps, comme libéré par un déchirement de douleur, et qui toujours, toujours, me remplit les yeux d’humidité.

Ce livre est beau parce qu’il raconte ce que je vois souvent sans le vivre personnellement. Il m’a fait pleurer, a joué sur beaucoup d’émotions contradictoires, et je suis persuadé que l’on devrait le faire lire à tous les soignants, en apprentissage ou en exercice, pour leur rappeler l’humilité de leur fonction et pour leur montrer que derrière chaque patient, chaque cas, aussi anonyme soit-il, perdu dans un flot parfois ininterrompu d’autres cas anonymes, demeure un individu unique avec une histoire, une famille, un passé, un avenir.

Sauf si vous êtes au fond du gouffre actuellement, je ne peux que vous conseiller de lire ce récit servi par une plume prodigieuse.

Camille, mon envolée, de Sophie Daull, est publié en août 2015 aux éditions Philippe Rey, et est disponible au format poche au Livre de Poche depuis août 2016.

Wild Idea, Dan O’Brien

Ma note :

J’ai toujours adoré voyager et m’évader dans la nature sans avoir à bouger de chez moi, c’est beaucoup plus simple et beaucoup moins coûteux que de s’organiser un voyage à la Into the wild. Je suis donc comblé que depuis une quinzaine d’années on trouve très facilement en France des romans de nature writing, ce courant littéraire nord-américain à mi-chemin entre la nostalgie d’une Amérique sauvage intouchée par l’homme et le documentaire écologiste, comme plaidoyer pour un mode de vie plus sain.

Les éditions Gallmeister se sont spécialisées dans ce genre de littérature, pour mon plus grand bonheur car leur catalogue s’est étoffé avec les années et des écrivains de talents ont pu percer en dehors de leurs frontières. C’est inspiré de ces lectures m’embarquant dans la nature américaine que j’ai cherché à compléter ma bibliothèque avec quelques classiques, et je dois là remercier ma libraire pour ses bons conseils, au delà des évidences comme David Thoreau.

Wild Idea, c’est donc un récit, une tranche autobiographique, mais cela se lit comme un roman. Dan O’Brien vit dans un ranch du Dakota du Sud (voir sur une carte), enseigne également la littérature, et est un grand amoureux de la nature et de la protection des espèces. Alors qu’avec son meilleur ami il pratique la chasse au faucon sur les terres de son ranch en élevant quelques bisons, il rêve de retrouver un écosystème permettant aux bisons de retrouver leurs terres et leur vie originelle.

C’est donc armé de cet espoir et aux côtés de Jill, la femme dont il tombera amoureux au premier regard, que Dan O’Brien fonde la Wild Idea Buffalo Company et rachète un ranch plus grand, avec un immense terrain et une autorisation de pacage pour son troupeau sur les terres d’une réserve fédérale tout à côté. Son crédo est simple : il veut élever, moissonner et vendre de la viande de bison nourri à l’herbe naturelle, sans engraissage intensif ni abattage industriel. De la viande saine, un élevage respectueux de la nature.

Outre la narration succulente et la tendresse évidente de cet homme pour sa famille, ses amis ou la nature, le roman interroge la viabilité d’un projet aux tendances écologiques à l’heure de la capitalisation folle : comment développer une entreprise vertueuse, respectueuse de la nature, des animaux, tout en respectant les contraintes légales, la sécurité sanitaire, la nécessité de faire assez d’argent pour vivre sans être dépendant des banques ou d’investisseurs gourmands.

Tout ne sera pas simple dans leur parcours, mais on se prend de tendresse pour ce projet qu’on aimerait pouvoir soutenir. Un magnifique roman qui m’a permis de passer deux jours dans les plaines verdoyantes du Dakota du Sud, entouré de bisons, de faucons, de chiens, de chevaux, d’une nature parfois hostile mais toujours généreuse, et d’une famille avec laquelle on aimerait partager un bon plat de viande de bison nourri à l’herbe, un soir, sous le porche d’un ranch des Grandes Plaines, à contempler la nature.

Wild Idea, de Dan O’Brien, est publié en septembre 2014 aux États-Unis sous le titre « Wild Idea: Buffalo and Family in a Difficult Land » . Il est publié en France en mai 2015 Au Diable Vauvert, dans une traduction de Walter Gripp.

Qui a tué mon père, Édouard Louis

Ma note :
Edouard Louis - Qui a tué mon père

C’est une surprise sans en être une : j’ai détesté ce roman. Roman, récit, à vrai dire on ne sait jamais trop avec Édouard Louis, l’homomiséreux du Nord qui avait déjà essayé de nous arracher, en vain, quelques larmes lors de ses deux précédentes psychanalyses littéraires, En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence.

Cette fois, il suffit de tenir l’ouvrage en main pour savoir que l’on sera vite débarrassé, le tout ne faisant que quatre-vingt et quelques pages, et pourtant l’éditeur a vraiment tout fait pour donner un peu d’épaisseur au récit en réduisant le format d’impression, en limitant à 22 lignes chaque page, et en aérant le tout au maximum. Globalement, vous aurez une brochure pour 12 euros.

C’est peut-être ça, le pire, de payer 12 euros pour ce bouquin. J’aurais pu, j’aurais dû ne pas l’acheter, et j’ai même fait une carte d’emprunt à ma médiathèque municipale en ce sens, pour m’économiser le prix des mauvais bouquins (je l’ai inaugurée avec la mièvre déclaration d’amour de Philippe Besson à Emmanuel Macron, autant dire que l’investissement était justifié !), mais je ne sais pas pourquoi, en ce jour de canicule, alors que la ville se terrait à l’ombre en attendant la nuit pour respirer de l’air frais, je suis allé à pieds jusqu’à ma librairie, et probablement déshydraté, apoplexique, j’ai acheté Édouard Louis.

12 euros, donc, pour se farcir cet addendum à ses précédentes psychanalyses, notez que c’est ironique puisque normalement c’est à celui qui fait sa psychanalyse de payer, pas à ceux qui l’écoutent ou le lisent. Sur le récit, il n’y a pas grand chose à dire, la forme est fluide, l’auteur a une belle plume c’est évident, et c’est presque du gâchis. Sur le fond, c’est dégoulinant de bons sentiments,, de misère pas chère, heureusement que je ne suis pas dépressif sinon j’aurais dû aller m’avaler un anxiolytique pendant ces vingt minutes de lecture.

La dédicace à Xavier Dolan en début d’ouvrage m’a fait sourire car on pourrait effectivement croire que l’auteur essaie de rivaliser dans son récit littéraire avec les récits filmographiques du canadien, qui lui aussi aime à nous rappeler que son Œdipe ne s’est pas bien passé. Bref, une lecture malheureusement conforme à mes attentes, qui aurait vraiment méritée que je l’emprunte à la médiathèque. Bonne nouvelle malgré tout : ce sera ma dernière lecture de cet auteur, c’est décidé !

Qui a tué mon père, d’Édouard Louis, est paru le 3 mai 2018 aux éditions du Seuil.

La Disparition de Josef Mengele, Olivier Guez

Ma note :

Olivier Guez - La disparition de Josef MengeleJ’ai déjà sûrement évoqué le plaisir que j’ai à lire des romans ou des essais concernant la seconde guerre mondiale, l’occupation française et le régime nazi, sans fascination morbide, mais avec une curiosité chaque fois renouvelée, comme incapable de croire que « nous ayons pu faire ça ». C’est ainsi que cette dernière rentrée littéraire m’a proposé L’ordre du jour, déception personnelle mais prix Goncourt 2017, et La Disparition de Josef Mengele, lauréat du prix Renaudot.

Mengele était un médecin allemand, officier de la SS servant une cause macabre dans les camps de concentration, et plus particulièrement à Auschwitz où il fût responsable du tri des déportés arrivant par wagons entiers, qu’il envoyait sans scrupules se faire gazer par centaines, et où il réalisait également d’effroyables expériences médicales dont on frissonne encore aujourd’hui, tant la cruauté et la perversité qu’elles demandaient sont incompatibles avec le progrès médical.

En 1945, lorsque l’Armée Rouge libère Auschwitz, il a déjà pris la fuite vers l’Ouest où les américains l’arrêtent, mais dans le chaos de la Libération, le laissent filer ne sachant pas qu’il était un criminel de guerre. C’est avec de faux papiers qu’il vivra quelques années en Allemagne, avant de prendre la fuite vers l’Amérique latine, aidé par un réseau d’anciens nazis spécialisé dans l’exfiltration d’anciens dignitaires et hauts gradés.

Le récit romancé d’Olivier Guez débute avec l’arrivée en 1949 de Mengele à Buenos Aires, en Argentine, où sous une fausse identité il travaille comme charpentier et loge dans une pension familiale, avant de rapidement se mettre en rapports avec d’anciens nazis arrivés avant lui, lui permettant de s’installer chez des amis dans une immense demeure. Commencera alors pour Mengele une période faste, celle d’un homme libre, qui se fait de l’argent en devenant commercial pour l’entreprise familiale d’engins agricoles, tout en échappant à tout travail d’enquête qui le vise.

Cela semble incroyable et pourtant, c’est avec sa véritable identité qu’il demande un passeport allemand et réussit même à se rendre en Allemagne pour voir son fils auprès de qui il prétend être un oncle, épousant même sa belle-sœur et la faisant s’installer en Argentine. Il mène alors, comme choisira l’auteur comme titre pour la première partie de ce roman, une vie de pacha.

Dans la seconde partie du récit, Le rat, la fuite tranquille de Mengele est mise à mal. Traqué par des chasseurs de nazis, qui obtiennent des autorités allemandes un mandat d’arrêt international, Mengele doit faire profil bas, et n’est plus bien vu en Argentine. Dans la même période, les services de renseignements israéliens, le Mossad, s’occupent de kidnapper et ramener en Israël le nazi Adolf Eichmann afin qu’il soit jugé et condamné à mort.

Pour Mengele, c’est de nouveau l’exil, au Brésil cette fois. Ses soutiens se font rares, et l’argent que sa famille lui accorde discrètement vient moins facilement depuis que les autorités enquêtent plus sérieusement. Dans cette seconde partie, Mengele ne mène plus une existence flamboyante, mais il se terre, et se cache dans une ferme avec un couple avec qui il entretient des rapports conflictuels. Malade, en déclin, l’homme finira par vivre comme un rat, fardeau pour tous ceux qui jusque là le supportaient par sympathie, ou par appât du gain.

Olivier Guez nous offre un récit fascinant, un travail extrêmement documenté, une enquête historique sous forme de roman qui méritait amplement le prix Renaudot. Si je connaissais les grandes lignes de la fuite de Mengele en Amérique latine, je n’avais jamais eu connaissance de tous ces détails, des complicités des régimes locaux, de la mauvaise volonté des autorités allemandes pour enquêter, des difficultés du Mossad pour poursuivre leur inéluctable vengeance. C’est un récit difficile, car à distance de ses crimes on pourrait être tenté de trouver Mengele sympathique dans sa nouvelle vie, quasiment ordinaire. Un roman à lire, si ce n’est pas encore fait.

La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, est publié le 16 août 2017 aux éditions Grasset.

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