À propos des livres

Catégorie : Premier roman Page 2 of 4

La libraire de la place aux Herbes, Eric de Kermel

Ma note :

Eric de Kermel - La libraire de la place aux HerbesQuand j’ai quitté Paris pour partir vivre dans cette ville de province, ma grande déception fut l’absence d’une petite librairie intimiste, faisant si possible salon de thé, comme j’en visite avec enchantement en France et à l’étranger à l’occasion de tous mes déplacements. Coincée entre une Fnac et un espace culturel Leclerc, la seule librairie indépendante de ma ville m’a longtemps rebutée : trop froide, trop commerciale, je n’y avais jamais trouvé l’amour du livre de la part des employés qui semblaient plus à mes yeux être des vendeurs de livres que des libraires. C’était jusqu’à ce que la discussion s’ouvre, et que de fil en aiguille, celle que j’aime appeler « ma libraire » me conseille ses lectures, dont ce très beau premier roman d’Eric de Kermel.

Nathalie et Philippe sont un couple de parisiens qui choisissent de s’exiler à Uzès, où Nathalie va racheter la petite librairie de la place aux Herbes qui est alors à vendre, et s’essayer à ce nouveau métier dont elle a toujours rêvé. C’est dans cet espace un peu confidentiel qu’elle va pouvoir organiser les rayons, classer les titres, mettre en avant nouveautés et coups de cœur. Donnant sur cette place qui abrite un marché régional, la libraire sera alors le lieu de nombreuses rencontres, aussi simples que chaleureuses.

Au fil des pages, on fait la rencontre de personnages attachants, qui tous apportent en entrant dans cette librairie leur histoire de vie, leur parcours, leurs doutes, et plus souvent encore, leurs espoirs. Qu’il s’agisse d’une jeune fille à l’éducation un peu rigide qui souhaite ouvrir ses horizons littéraires, d’un doux rêveur qui s’imagine infatigable voyageur du monde au fil des guides touristiques, d’une jeune bergère dont le ventre s’arrondit et qui ne veut pas le voir, d’un jeune homme décidé à reprendre contact avec un père à la santé déclinante ou encore du facteur qui rêve d’une vie de comédien, Nathalie sera là pour dispenser ses bons conseils et les lectures adaptées.

C’est un roman plein de bons sentiments mais sans niaiserie, à la fraicheur incandescente, que j’ai dévoré avec un immense plaisir. Il faut ici que je remercie ma libraire, qui m’a mis ce livre dans les mains pour mon plus grand bonheur. En deux cent pages, avec l’aide d’Eric de Kermel et de Nathalie, la libraire d’Uzès, elle m’a redonné envie de raccrocher ma blouse, de couper la sirène, les gyrophares, et d’ouvrir à mon tour cette petite librairie, « lieu de lumière et de chaleur, de partage et de confidences » .

La libraire de la place aux Herbes, d’Eric de Kermel, est publié le 23 février 2017 aux éditions Eyrolles.

Terminus Elicius, Karine Giebel

Ma note :

Karine Giebel - Terminus EliciusLe monde de l’édition est parfois fait de mystère, de choix étranges, et je m’interroge toujours sur l’opportunité – et les motivations – qu’ont eu les éditions Belfond de republier ce tout premier roman de Karine Giebel, auteur française de polar désormais bien connue, qui était paru en 2004 dans la collection Rail Noir des éditions La Vie du Rail, un groupe de presse spécialisé dans la publication de magazines et de romans en rapport avec le transport ferroviaire.

Terminus Elicius nous emmène donc à Marseille, dans un commissariat de la ville où travaille Jeanne, une employée administrative un peu particulière, oscillant entre des rituels maniaques et les décompensations psychotiques. Au bureau, elle est discrète au point d’en devenir invisible, même si elle aimerait que le capitaine Esposito la remarque un peu plus.

Jeanne donc, très ritualisée, prend tous les jours le même train pour se rendre de Istres – où elle vit avec sa mère, dépressive neurasthénique – à Marseille, où elle travaille. Et inversement, le soir. Toujours le même train, la même place, les mêmes habitudes.

Un jour, glissée entre deux sièges, Jeanne trouve une lettre laissée là à son attention. A l’intérieur, un courrier d’un mystérieux Elicius, qui lui annonce la surveiller depuis longtemps, l’aimer, et être un tueur. Et ça tombe bien, pendant ce temps, le capitaine Esposito et son équipe traquent en vain un tueur en série dans les environs de Marseille.

Pour la faire court, Jeanne et le tueur correspondent plus où moins, entre deux crises de nerf et deux égorgements de victimes, tandis que la police patauge littéralement dans un bain de sang. Le capitaine Esposito est pourtant déterminé, comme l’illustre cette brillante phrase : « Désormais, il en faisait une affaire personnelle. Il y passerait ses jours, ses nuits, sa vie entière s’il ne fallait. Et sa traque ne connaîtrait ni répit ni pitié » .

Bref, ce roman fut très vite lu, et c’est tant mieux. Je l’ai trouvé plein de bons sentiments, de grosses ficelles, d’amateurisme, de clichés en veux-tu en voilà. J’en étais désolé pour Karine Giebel, pour qui j’ai beaucoup d’estime littéraire, car je ne comprends pas qu’on ai voulu remettre en avant ce livre qui a toutes les qualités, et tous les défauts, d’un premier roman. Si vous ne connaissez pas encore l’auteur, attaquez-vous plutôt à Purgatoire des innocents ! Enfin, on notera la présence d’une nouvelle inédite en fin d’ouvrage, pour faire passer la pilule du roman : une bonne idée, mais loin d’être suffisante.

Terminus Elicius, de Karine Giebel, est publié en 2004 aux éditions La Vie du Rail et republié le 3 novembre 2016 aux éditions Belfond. Le titre est également disponible au format poche depuis octobre 2011 aux éditions Pocket.

No Home, Yaa Gyasi

Ma note :

Yaa Gyasi - No HomeIls sont rares ces romans qui vous happent, qui dés les premières pages libèrent une magie littéraire, vous jettent un sort qui vous empêche d’en arrêter la lecture avant d’en tourner la dernière page, exténué par une lecture frénétique. Ils sont assez rares pour que l’on puisse en parler comme des coups de cœur, des révélations, des pépites, et qu’on veuille essayer de convaincre tout le monde autour de soi que c’est LE roman à lire, le titre qu’il ne faut surtout pas rater, et dont on espère qu’il deviendra avec le temps un grand classique de la littérature américaine.

Le roman débute dans la fin du 18ème siècle, dans les terres de Côte-de-l’Or, le Ghana actuel, autour du destin de deux soeurs, Effia et Esi, nées d’une même mère dans deux villages différents d’une province tribale du pays fanti. Effia sera mariée à un colon anglais du fort de Cape Coast, vivant alors du commerce avec l’Afrique mais surtout de la traite négrière. Sa soeur Esi, dont elle ignore l’existence, sera elle aussi envoyée dans le fort, mais dans ses immondes cachots, ou elle sera vendue comme esclave puis envoyée en Amérique.

Au fil des générations, le lecteur suit la descendance de ces deux sœurs promises à des destinées que tout oppose et qui pourtant, chacune à leur façon, fait écho à ses racines. Les enfants d’Effia resteront dans ces terres d’Afrique, seront de ces Grands Hommes, chefs de tribus, lettrés, enseignants, condamnés à voir les clans s’entretuer pour survivre et vendre à l’homme blanc sa précieuse marchandise qu’est l’homme noir.

Aux États-Unis, la descendance d’Esi connaîtra l’enfer de l’esclavage, des champs de coton aux coups de fouets, du travail forcé dans les mines à l’injuste ségrégation, de la guerre de sécession à l’enfer de la drogue. Sept générations plus tard, les destins entremêlés de Marjorie et de Marcus, chacun porteur de la très longue histoire de leur famille, faite d’espoir et de souffrance, riches de leurs racines africaines, qui se retrouvent enfin au fort de Cape Coast, le point originel.

Yaa Gyasi signe à 26 ans un premier roman d’une extraordinaire maturité, d’une beauté qui transcende la littérature. L’histoire de cette famille qui traverse les siècles, nourrie par l’espoir d’une vie meilleure, qui toujours garde la tête haute, est tout simplement magnifique. C’est une lecture passionnante, à l’écriture maîtrisée, un roman polyphonique de personnages aussi sensibles que touchants, qu’il faut absolument découvrir. Un très grand livre !

No Home, de Yaa Gyasi, est publié aux États-Unis en juin 2016 sous le titre « Homegoing ». Il est publié en France le 4 janvier 2017 aux éditions Calmann-Lévy dans une traduction de Anne Damour.

Bronson, Arnaud Sagnard

Ma note :

Arnaud Sagnard - BronsonVoilà que s’achève la dernière lecture des quatre titres proposés par les éditions Stock pour le Prix SensCritique du Premier Bouquin, après L’éveil de Line Papin, Anthracite de Cédric Gras et Un travail comme un autre de Virginia Reeves, mon préféré de tous. Bronson est un peu différent des autres titres, puisqu’il s’agit d’une biographie romancée, un genre auquel je ne m’essaie pas assez souvent étant de principe peu attiré par les récits biographiques, mais dans lequel il faut reconnaître aux auteurs récents une volonté payante de transformer l’essai biographique en véritable roman, en invitant un peu la fiction pour lier les faits historiques entre eux.

« L’homme délesté de tout ce qui est accessoire » . Un jour, un critique a écrit cette phrase à son sujet. Névralgique et silencieux, Bronson est une puissance de retrait. L’air se raréfie en sa présence, ce stoïcien armé d’un revolver ne sature pas l’espace comme le font la plupart des grandes acteurs, il vide plutôt l’écran de toute autre présence. Sans se battre ni parler, il exerce une forme performative de violence. Elle est déjà là comme une pesanteur.

Bronson est une légende du cinéma américain, un homme destiné à tout sauf à se retrouver sur grand écran, qui débuta sa vie comme mineur de charbon, dans une famille de mineurs, habituée aux drames. Né entre deux guerres, il sera mobilisé lors de la seconde et se retrouvera mitrailleur dans la queue d’un avion militaire, à essayer de sauver sa peau face aux pilotes japonais.

Après quelques cours de théâtre dans une grande ville, Bronson se fait remarquer pour sa gueule, son physique de bandit qui l’aidera aussi souvent qu’il ne le pénalisera dans la vie. Un taiseux avare de mots souvent cantonné à ces rôles d’individu imperméable, qui aime les femmes à sa façon, et épousera sa première femme à 28 ans.

La carrière de Bronson sera ensuite à l’image de la filmographie qu’il laisse derrière lui après son décès en 2003 : un long succès, l’acteur étant adulé partout où il passe. « Depuis qu’il est apparu à l’écran un harmonica à la bouche, le public européen lui voue un culte sans précédent. (…) Il est le détenu creusant le tunnel du salut, l’homme poursuivant et trouvant l’assassin de son frère, l’enquêteur résolvant un mystère, il sera l’amant traquant et punissant la femme qui l’a trahi, l’Indien condamnant l’oppresseur, le mafieux mettant à bas le système, l’espion mettant fin à la guerre froide… » .

Arnaud Sagnard fait du récit de la vie de Charles Bronson, né Bunchinsky, un roman intriguant, une biographie originale qui plus souvent qu’à son tour donne envie de s’installer devant sa télé pour visionner ces films mythiques qui ne sont pourtant pas de ma génération, afin de rencontrer cet acteur dont je connais désormais la vie sans en connaître l’oeuvre.

Bronson, d’Arnaud Sagnard, est publiée le 24 août 2016 aux éditions Stock.

Anthracite, Cédric Gras

Ma note :

Cédric Gras - AnthraciteSeconde lecture de la sélection de premiers romans publiés chez Stock, en lisse pour le Prix SensCritique du Premier Bouquin, et déjà un peu plus intéressé qu’avec L’éveil de Line Papin, qui m’avait plutôt endormi.

Nous sommes donc cette fois en Ukraine, en 2014, à l’époque dite de la « crise ukrainienne » , quand le gouvernement décide de ne pas se rattacher à l’Union Européenne, entraînant alors sa chute dans une révolution partant tous azimuts. La crise prit une dimension internationale lorsque la presqu’île de Crimée demande à rejoindre la Fédération de Russie, entraînant un chaos diplomatique et militaire de grande envergure. Dans le Donbass, une région du sud-est de l’Ukraine, les miliciens s’affrontent, d’un côté les pro-russes, de l’autre les ukrainiens.

Au centre de tout ça, deux amis d’enfance aux destins divergents – l’un est chef d’orchestre et fuit une arrestation imminente, l’autre dirigeait une mine d’anthracite, une variété de charbon gris – prennent la fuite et tentent, en sauvant leur peau, de mettre à l’abri les femmes qu’ils aiment.

J’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire, mes connaissances du conflit ukrainien n’allant pas plus loin que celles apportées par les journaux télévisés et la presse en ligne (mais merci Wikipédia, hein !), et le roman était quelques fois un peu difficile à suivre dans sa logique. Il y a du bon, dans ce roman flirtant de réalisme, et j’ai apprécié la cocasserie des certaines situations, qui prêtent à sourire, en dépit du fait que l’on se retrouve au beau milieu d’une guerre, avec de vrais morts, et qu’en soit ça ne me fasse pas franchement marrer. J’ai été moins ennuyé mais pas passionné par l’histoire de ce premier roman.

Anthracite, de Cédric Gras, est publié le 24 août 2016 aux éditions Stock.

Un travail comme un autre, Virginia Reeves

Ma note :

Virginia Reeves - Un travail comme un autreTroisième lecture des quatre titres proposés par les éditions Stock aux dix membres du jury de cette 1ère édition du Prix SensCritique du Premier Bouquin… et enfin un roman qui m’a absorbé. La courte biographie de l’auteur sur son site nous informe qu’elle est diplômée en écriture par l’université d’Austin au Texas, et qu’elle est désormais retournée vivre en famille dans le Montana, d’où elle est originaire. Ce premier roman a par ailleurs été retenu lors de la première sélection de treize titres du Man Booker Prize, l’un des plus prestigieux prix littéraires anglophones, mais il n’a malheureusement pas été retenu parmi les six finalistes.

Alabama, années 1920. Roscoe T Martin est électricien, ancien employé de la compagnie d’électricité Alabama Power, parti s’installer avec son épouse Marie et leur jeune fils Gerald dans la ferme de ses beaux parents dont ils ont hérité. Fasciné depuis toujours par la magie de ce courant dont il perçoit très vite le développement fulgurant, il s’adapte mal à la vie de fermier et ne s’occupe guère de l’exploitation qui décline alors doucement. Un jour, il décide que ses compétences d’électricien peuvent servir à moderniser la ferme, et avec l’aide de Wilson leur employé noir, prend sur lui de détourner du courant électrique sur une ligne de son ancienne compagnie qui passe à proximité, laissant croire à tout le monde que la compagnie innove en électrifiant les exploitations agricoles.

La ferme reprend lentement vie, de même que le couple, et l’exploitation connaît alors une période relativement heureuse. Seulement voilà, un soir alors que la famille est en plein dîner, le shérif vient arrêter Roscoe pour vol, mais également pour homicide : un des employés d’Alabama Power chargé de la maintenance des lignes est tombé sur leur installation permettant de détourner le courant et est mort électrocuté par son transformateur maison.

Tandis que Wilson est condamné comme complice, et vendu comme prisonnier à une mine, Roscoe est envoyé dans la prison de Kilby après avoir été condamné à vingt ans de prison lors d’un procès bâclé où sa femme refusera de venir le voir.

Le roman alterne entre les récits de la vie en prison, une prison moderne qui vient de se doter de la chaise électrique, et l’histoire de cette famille jusqu’au drame qui la fit voler en éclat. Je n’avais absolument pas entendu parler de ce roman, et c’est dommage, parce que je l’ai littéralement dévoré ! Le personnage de Roscoe, autour de qui tourne le récit, est plus complexe qu’il n’y paraît et rend l’histoire plus surprenante, ses réactions moins prévisibles. Je me suis surpris à m’être attaché à celui qui, dans les premières pages, m’avait clairement rebuté. C’est un roman magnifique sur la famille, sur la prison, sur le pardon et la rédemption : une de mes lectures préférées de cette année !

Un travail comme un autre, de Virginia Reeves, est publié en mars 2016 aux États-Unis sous le titre “Work Like Any Other” . Il est publié en France le 24 août 2016 aux éditions Stock dans une traduction de Carine Chichereau.

L’éveil, Line Papin

Ma note :

L'éveil - Line PapinJe suis un fervent utilisateur du site SensCritique depuis plusieurs années. J’ai regardé avec un brin de jalousie l’industrie du cinéma offrir les meilleurs partenariats commerciaux à ce site de partage de critiques (et de bien plus, d’ailleurs). Aussi quand j’ai vu passer l’info d’un partenariat avec un éditeur, j’ai sauté sur l’occasion pour proposer ma candidature : autant vous dire que j’étais super content d’être retenu avec neufs autres lectrices et lecteurs du site.

L‘idée, c’est de nous partager via la plateforme NetGalley quatre “premiers romans” publiés aux éditions Stock à l’occasion de cette rentrée littéraire, de nous demander de les lire puis d’en publier notre avis sans contrainte au moins sur SensCritique, afin de désigner un lauréat. Vous avez raison, c’est un peu biaisé, parce que c’est une opération commerciale avant tout, et j’aurais aimé comme certains d’entre vous que SensCritique propose un prix littéraire indépendant. Qui sait, les années suivantes peut-être ?!

Concernant ma première lecture, L’éveil, je suis moins enthousiaste. J’ai découvert au moment de rédiger cet avis très bref que son auteur, Line Papin, avait tout juste vingt ans, et je n’avais même pas pris le temps de lire le résumé du roman, aussi on ne pourra pas penser que j’en ai débuté la lecture avec un à priori.

Nous sommes au Viêt Nam, à Hanoï. Un français expatrié bosse comme serveur et lors d’une fête, y fait la rencontre de Juliet, la fille de l’ambassadeur d’Australie. C’est mignon, ça sent bon les amourettes de vacances, on s’imagine déjà les balades dangereuses accrochés l’un contre l’autre sur un scooter dans les rues bondées, à jouer du klaxon pour essayer de n’écraser personne, et le coucher de soleil la tête de la fille posée sur l’épaule du garçon, doigts entrelacés, le regard perdu dans l’immensité du paysage teinté d’une douce chaleur rose orangée. On rêve un peu, on pourrait oublier avoir déjà subi Marc Lavoine et Zoé Félix dans le même genre de scène au cinéma.

Et en fait, non. Pour rester dans la tradition culturelle française, on se retrouve embarqué dans un ménage à trois avec une autre française, Laura, qui vient brouiller les cartes avec son anorexie, ses excès, son instabilité.

Tout n’est pas à jeter avec l’eau du bain, dans ce premier roman. Bon, c’est peut-être parce que je suis un mec, allez savoir, mais ces atermoiements émotionnels féminins, ça m’épuise : c’est lors de ce genre de lecture que je suis heureux d’être gay, pour tout vous dire. Et qu’on écrive un roman où le mec réfléchit comme une femme, c’est un mauvais point. Pour autant, il faut reconnaître que l’essentiel de la lecture est plutôt agréable et que la plume de l’auteur est prometteuse. À surveiller, donc.

L’éveil, de Line Papin, est publié le 24 août 2016 aux éditions Stock.

Là où les lumières se perdent, David Joy

Ma note :

David Joy - Là où les lumières se perdent« La vie dans laquelle j’étais né semblait avoir été gravée dans le marbre à l’instant où mon nom de famille avait été griffonné sur mon acte de naissance » , nous lance en guise d’avertissement Jacob McNeely. C’est que, dans le comté de Caroline du Nord où il vit avec son père Charly, porter ce nom condamne à une sorte de malédiction, celle d’être jugé comme un moins que rien, au mieux, ou comme un délinquant, au pire. Et toujours, d’inspirer la peur et le dégoût autour de soi.

« J’avais été chié par une mère accro à la meth qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait » . Alors que son père est un des gros dealers de meth de la région, le môme grandit à ses côtés en apprenant quelques règles simples, ne faire confiance à personne, ne jamais se retourner, être toujours sur ses gardes. Pour son père, Jacob est une sorte de relève, et c’est désormais à lui qu’il confie la mission de corriger un de leurs associés à la langue trop pendue.

Dans cette vie jalonnée de ratés, Jacob trouvera pourtant une raison d’espérer, de rêver à un avenir meilleur, à une vie différente que celle à laquelle son nom et ses origines le destinent. C’est Maggie, une voisine avec qui il a grandit et dont il est éperdument amoureux malgré leur récente séparation, qui lui donne l’envie de tout changer. « Maggie savait d’où je venais, elle savait ce qu’on cherchait à faire de moi, et elle croyait tout de même que je pourrais m’en sortir » .

Seulement rien n’est jamais simple dans la vie, encore moins pour ceux qui ont grandi en tournant le dos à la chance, et lorsque le passage à tabac merdera dans les grandes largeurs, Jacob n’aura pas d’autre choix pour s’en sortir que de couper les liens, se libérer de ses entraves : il va devoir affronter son père.

Premier roman d’un jeune écrivain américain, Là où les lumières se perdent nous plonge dans une vie de malchance. C’est un récit noir de crasse et rouge du sang versé, où la lumière apparaît au bout d’un interminable tunnel, insaisissable espoir d’une vie différente, folle utopie d’échapper à sa destinée. Un roman sur le désir de rédemption, sur l’amour, sur le destin et sur cette putain de vie, qui parfois prend plus qu’elle ne donne. Un excellent premier roman d’un auteur dont il faut absolument suivre les prochaines publications, et qu’on ne manquera pas j’en suis certain, de retrouver bientôt au cinéma.

Là où les lumières se perdent, de David Joy, est publié aux États-Unis en mars 2015 sous le titre « Where all light tends to go » . Il paraît en France le 25 août 2016 aux éditions Sonatine dans une traduction de Fabrice Pointeau.

Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue

Ma note :

Imbolo Mbue - Voici venir les rêveursNous sommes en 2007, en pleine crise financière des marchés américains. Jende Jonga est un camerounais originaire de Limbé, une station balnéaire anglophone située en bord de mer, et résidant illégalement sur le sol états-unien après que son visa ait expiré. Après plusieurs années à vivre de petits boulots, son cousin Winston lui obtient un entretien avec Clark Edwards, un associé de la banque d’investissement Lehman Brothers. Lorsque ce dernier l’engage comme chauffeur pour la famille, la vie de Jende s’en voit bouleversée.

Sa femme Neni et leur fils de six ans vont enfin pouvoir jouir de sa prospérité nouvelle, et la famille réfugiée dans un minuscule deux pièces de Harlem imagine déjà la Green Card à portée de main, leur ouvrant alors toutes les perspectives de réussite et de bonheur. Neni travaille dur pour espérer débuter un jour ses études afin de devenir pharmacienne, et ce nouvel emploi au service des Edwards les soulage des difficultés financières.

Entre Jende et son patron Clark, un respect mutuel s’établit, et les deux hommes partagent même quelques bons moments, ainsi que quelques secrets. C’est que, malgré leurs positions si distinctes, ils savent s’appuyer sur ce qui les rassemble : une certaine vision de la morale, le plaisir simple d’un coucher de soleil, le sens de la famille.

Mais pour les Jonga, l’attente de la réponse des services de l’immigration concernant leur demande d’asile, se fait chaque jour un peu plus difficile, l’épée de Damoclès d’une expulsion étant toujours bien présente, et « ils perdraient la chance de grandir sur une terre merveilleuse, peuplée de rêveurs » . Chez les Edwards, tout prend l’eau, et les tensions professionnelles de Clark à propos de sa banque, alors en plein remous, n’aident pas à apporter de la stabilité à son couple. Alors que tout vacille, vers quoi se tourneront-ils pour ne pas s’effondrer ?

Premier roman d’une camerounaise elle-même originaire de Limbé et partie étudier aux États-Unis en 1998, Voici venir les rêveurs s’est fait remarquer lors de la Foire du livre de Francfort il y a deux ans, et l’éditeur américain l’a alors acheté pour un joli montant. Réjouissons-nous qu’il sorte en France cinq jours avant les États-Unis, car ce magnifique roman est un des immanquables de cette rentrée littéraire, une magnifique histoire pleine d’humanité, confrontant deux hommes à l’American Dream. C’est beau, c’est touchant, c’est bruyant comme une avenue de Manhattan, ça sent la cuisine africaine à chaque page, et j’ai lu chaque dialogue en imaginant la voix chantante et mélodieuse d’Alain Mabanckou. Bref, c’est un coup de coeur : vous allez adorer !

Voici venir les rêveurs, de Imbolo Mbue, est publié aux États-Unis le 23 août 2016 sous le titre « Behold the Dreamers » . Il est publié en France le 18 août 2016 aux éditions Belfond dans une traduction de Sarah Tardy.

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut

Ma note :

Olivier Bourdeaut - En attendant BojanglesInstallez-vous confortablement dans votre coin de lecture favoris, faites résonner Nina Simone dans votre appartement et plongez-vous sans retenue dans ce court roman à la pétillante mélancolie. Premier roman couronné du Grand Prix RTL / Lire, du Prix du roman France Télévision, et d’autres encore, En attendant Bojangles fut la découverte inattendue de ce début d’année 2016, la recommandation qui fut sur toutes les bouches, et c’est avec quelques mois de retard que je me suis enfin laissé emporter dans ce tourbillon de vie de 160 pages.

Un fils raconte avec enchantement son enfance haute en couleur, dans un foyer fantasque. Le père aimait s’inventer des vies aux origines exotiques pour faire fantasmer son auditoire, jusqu’à ce qu’il rencontre celle dont il tombera éperdument amoureux, et qui partagera son excentricité. « Quand la réalité est banale, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de nous en priver » , lui demande celle qui deviendra sa femme. Des écrits du père, cités par son fils pour édulcorer ses propres souvenirs d’enfant, la rencontre se résume ainsi : « le temps d’un cocktail, d’une danse, une femme folle et chapeautée d’ailes, m’avait rendu fou d’elle en m’invitant à partager sa démence » .

La famille vit alors des jours heureux, ce foyer vibre d’un amour sans restriction, d’un bonheur sans limite. Aux côtés de Mademoiselle Superfétatoire, une grue ramenée d’Afrique servant d’animal de compagnie, toutes les folies sont tolérées, les fêtes sont sans fin, les cocktails coulent à flot, et les contraintes semblent ne pas exister. « Les invités s’exclamaient que c’était vraiment la fiesta tout le temps, et papa répondait que la vie c’était bon comme ça » .

Avec le temps, les excès et les énervement l’emportent sur l’amusement, « nous nous étions dit que son originalité continuait à monter les escaliers, qu’elle avait atteint un nouveau palier » . Après la folie de trop, la mise en danger, c’est l’internement, la confrontation à la réalité : celle de la maladie mentale. « De toute façon, j’ai toujours été un peu folle alors un peu plus, un peu moins, ça ne va pas changer l’amour que vous avez pour moi » , tempère celle qui règne rapidement sur le service de psychiatrie dans lequel elle vit, et où son fils et son mari viennent la voir chaque jour.

Lors d’une ultime escapade, comme un pied de nez aux contraintes de la vie, alors que la famille se réfugie dans son château en Espagne « après des années de fêtes, de voyages, d’excentricités et d’extravagante gaieté » , la chute se prépare, aussi vertigineuse qu’inéluctable, me laissant alors dans cette douce mélancolie des lendemains de fête, la tête pleine de souvenirs artificiels des folles soirées passées à écouter Nina Simone chanter. Le spleen des bons romans.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut, est publié en janvier 2016 aux éditions Finitude.

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