Ma note :

En moyenne, au moins une personne meurt chaque minute en France. Plus de six cent mille décès chaque année, et derrière la froide réalité biologique que les statistiques nous rappellent, des drames, des blessures, la douleur. La solitude et l’indifférence, parfois. Le soulagement. L’injustice. Le renoncement, aussi. Des vies parfois bien vécues, chargées d’histoires, et parfois des vies pas encore vécues, chargées d’espoir. La mort est terrible, inéluctable, aveugle à toute discrimination, résistante à toute prière.

Ce récit de Sophie Daull sur la mort de Camille, sa fille de seize ans, est magnifique. Tour à tour bouleversant puis léger, on y suit les quatre derniers jours de vie de Camille juste avant Noël, puis sa mort, jusqu’à ses obsèques. En parallèle, le récit de la vie d’après par sa mère, qui quelques mois plus tard couche sur le papier son histoire par peur d’oublier, par besoin de raconter.

Dans l’endormissement, dans la foule, dans le clair de lune, face à la mer, face à la tempête, dans une fin de fête, aux chiottes, sur une colline, dans le métro, faire ça : murmurer ton nom. Camille.

Je suis infirmier et la mort ne m’est pas étrangère. Nous l’accompagnons, souvent, et nous luttons contre elle, parfois. Je redoute toujours cet instant où, à l’issue d’une intervention, nous devons avec le médecin aller porter cette terrible nouvelle à un proche, un parent, un ami. Annoncer que nous avons perdu le combat, que la vie s’est arrêtée, et savoir que leur vie à eux portera à jamais une fissure ineffaçable à l’endroit de cette annonce. Parfois, voir un sourire triste et résigné, entendre des remerciements, et souvent, voir cette hébétude, ce sentiment d’irréalité, entendre un cri, un hurlement, des gémissements. Un bruit animal qu’on dirait venu du fond du corps, comme libéré par un déchirement de douleur, et qui toujours, toujours, me remplit les yeux d’humidité.

Ce livre est beau parce qu’il raconte ce que je vois souvent sans le vivre personnellement. Il m’a fait pleurer, a joué sur beaucoup d’émotions contradictoires, et je suis persuadé que l’on devrait le faire lire à tous les soignants, en apprentissage ou en exercice, pour leur rappeler l’humilité de leur fonction et pour leur montrer que derrière chaque patient, chaque cas, aussi anonyme soit-il, perdu dans un flot parfois ininterrompu d’autres cas anonymes, demeure un individu unique avec une histoire, une famille, un passé, un avenir.

Sauf si vous êtes au fond du gouffre actuellement, je ne peux que vous conseiller de lire ce récit servi par une plume prodigieuse.

Camille, mon envolée, de Sophie Daull, est publié en août 2015 aux éditions Philippe Rey, et est disponible au format poche au Livre de Poche depuis août 2016.