Ma note :

Les romans sont une éternelle forme de voyage : dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque et pour un prix dérisoire vous vous retrouvez à l’autre bout du monde dans des lieux que vous n’auriez peut-être jamais imaginé visiter, envahi par les odeurs d’un marché, par le brouhaha d’une circulation un peu dense, par la saveur de plats dont les noms semblent imprononçables. C’est ça, la magie de la littérature, de nous faire voyager et vivre des aventures hors du commun. Avec Nazanine Hozar, je suis allé à Téhéran, des années 50 au tout début des années 80, dans l’Iran du règne du Shah Pahlavi, un pays en pleine transformation.

Behrouz est un homme simple, illettré, qui gagne sa vie comme chauffeur dans un régiment de l’armée iranienne. Par une nuit enneigée, alors qu’il rentrait de la montagne à pieds, il trouve un bébé abandonné dans un buisson, entouré par des chiens affamés. Cette petite fille d’à peine quelques jours aux yeux bleus, un signe du diable dans un pays où les croyances font loi, il la ramènera chez lui et la baptisera Aria. Ce sera sa fille, et tant pis si son arrivée inopinée, son prénom de garçon ou la couleur de ses yeux font parler autour de lui.

Je vais t’appeler Aria, à cause de toutes les douleurs et de tous les amours du monde. Ce sera comme si tu n’avais jamais été abandonnée. Et quand tu ouvriras la bouche pour parler, le monde entier te reconnaîtra.

Aria grandira auprès de trois femmes. Zahra d’abord, l’épouse de Behrouz qui s’habille légèrement et la déteste sans retenue, sa méchanceté la poussant à la négliger et à l’enfermer régulièrement sur le balcon de la maison lorsque son père part rejoindre les soldats pour quelques jours dans les montagnes. Elle sera plus tard adoptée par une veuve d’une famille des quartiers aisés, Fereshteh, et grandira dans une maison où rien ne manque, sauf peut-être un peu de joie et de légèreté. Ce sera l’âge de la construction pour Aria, celui des amitiés notamment avec Hamlet et Mitra ses camarades de classe, des promenades dans la ville, de la découverte du monde.

Elle fera enfin la connaissance des Shirazi, une famille pauvre dont elle découvrira qu’ils ne partagent pas la même religion qu’elle. C’est auprès de Mehri, la mère, qu’elle deviendra l’adulte qu’elle est à la fin de ce roman, et qu’elle obtiendra les clés de son passé.

C’est un très beau roman, j’ai beaucoup aimé ce voyage en Iran, du renversement du gouvernement en 1953 à la révolution islamique de 1979. D’un côté, il y a Aria, cette jeune fille au caractère bien trempé qui grandi auprès de femmes très différentes et doit elle-même choisir la mère qu’elle s’apprête à devenir. D’un autre côté, il y a la colère de ce pays riche, du peuple lassé de voir les richesses mal partagées, de la corruption et des arrestations arbitraires des services de renseignement, qui rêve de faire tomber le Shah pour porter cet ayatollah en exil en France qui promet prospérité, égalité et sécurité pour tous. La fin est un peu triste, parce qu’on assiste enfin à l’éclosion d’une jeune femme libre et déterminée au moment même où tous les espoirs de liberté sont balayés par le nouveau pouvoir qui applique, notamment aux femmes, les règles strictes de la république islamique que nous connaissons aujourd’hui. Un premier roman, une belle réussite.

Aria, de Nazanine Hozar est publié au Canada en juin 2019 chez Knopf Canada sous le même titre. Il paraît en France aux éditions Stock le 19 août 2020 dans une traduction de Marc Amfreville.