Ma note :

Il existe une multitude de très bons livres, sans qu’ils n’aient pourtant grand chose en commun. Certains vous touchent, appuient sur un point sensible, font écho à une histoire personnelle, et sont des coups de cœurs sentimentaux. D’autres vous glacent le sang, génèrent des palpitations, vous collent la chair de poule et vous accrochent jusqu’à la dernière page, la dernière goutte de sang, c’est maléfique mais c’est magique. Parfois, c’est la beauté de la langue qui enivre, ça tangue, ça chavire, vous vous laissez embarquer par les mots, vous les écoutez, les relisez, appréciez la justesse des phrases, la rotondité des formules dans la bouche, c’est savoureux comme un bon vin, et longtemps après la lecture vous pensez encore : quelle écriture !

Apeirogon est pour moi un roman extraordinaire par sa portée, son intelligence, pour sa thématique, sa façon de l’aborder, d’expliquer sans interpréter, de dire les choses qu’on ne veut pas entendre. C’est sa puissance, qui en fait un très bon livre, en plus de bénéficier d’un découpage atypique, fait de petits chapitres ciselés qui en rebuteront certains, c’est évident, mais qui m’ont permis de m’accrocher, de respirer quand ce fut difficile, douloureux, bouleversant.

Cette histoire, c’est celle mi-relatée mi-romancée de deux pères, Rami et Bassam. Deux pères que les patries opposent, que les conflits séparent, mais que le deuil réuni. Rami l’israélien a perdu sa fille Smadar dans un attentat suicide causé par un kamikaze palestinien, tandis que Bassam le palestinien a vu sa fille Abir mourir après qu’un jeune garde-frontière israélien lui ai tiré une balle en caoutchouc dans la tête juste devant son école. Ces deux pères endeuillés vont se retrouver dans Le cercle des parents, une association israélo-palestinienne qui réunit des parents des deux nationalités autour d’une même volonté : transformer leur deuil en énergie positive pour la paix entre leurs deux nations.

Et il en faut de l’amour pour ses enfants pour surmonter son réflexe primaire de haine, sa soif de vengeance, celle que les deux camps exploitent à dessein pour perpétuer la violence, légitimer le pire, sans jamais chercher à discuter et à dire : on arrête ? Il y sera question des origines des civilisations, de l’occupation des territoires, de leurs vies, des insultes reçues par leur propre camp, qui les voient comme des traitres. On y retrouve une humanité éblouissante, une amitié simple mais solide, la beauté de l’intelligence et du dialogue plus que de la haine et de la violence. C’est un superbe roman, il m’a embarqué en Cisjordanie et en Israël dans cette aventure singulière pour la paix. Sublime.

Apeirogon, de Colum McCann, est publié aux États-Unis chez Penguin Random House en février 2020 sous le même titre. Il paraît le 20 août 2020 en France aux éditions Belfond dans une traduction de Clément Baude.