L'Homme Qui Lit

À propos des livres

Le sel de tous les oublis, Yasmina Khadra

Ma note :

Il me fallait au moins la lecture du nouveau roman de Yasmina Khadra pour effacer les traces de la déception causée par ma précédente lecture. Me réfugier dans la sagesse et l’expérience d’un auteur confirmé dont j’ai déjà aimé de nombreux livres, comme pour réparer un affront. C’est donc aux côtés d’un personnage brisé, un brin mélancolique et désabusé que j’ai traversé une partie de l’Algérie alors fraîchement indépendante, et pansant les plaies du conflit avec son ancien colon tricolore.

La vie d’Adem Naït-Gacem s’effondre quand son épouse Dalal l’informe qu’elle le quitte, et qu’elle part rejoindre l’homme qu’elle aime. Pour cet instituteur algérien, l’affront est double et la blessure narcissique est immense, lui qui se reposait sur ses acquis sentimentaux sans imaginer qu’elle pourrait un jour avoir l’idée de partir. Désemparé, il plaque tout : sa maison, son travail à l’école, et part errant sur les routes comme un mendiant pour se retrouver dans sa douleur.

Alors que cet homme désormais totalement habité par le cynisme cherche par tous les moyens à pousser la rupture à son paroxysme en s’isolant, ses déambulations l’amèneront à côtoyer un nain en quête d’amitié, des travailleurs sur un chantier puis une famille qu’un petit tyran local tente d’exproprier afin de récupérer la ferme dans laquelle ils sont établis. Pour l’homme lettré et l’amoureux blessé, il y a de bonnes raisons de chercher à tenir tête à ce pouvoir abusif.

Si j’étais content de retrouver la plume et la descriptions toujours très intéressantes de Yasmina Khadra sur son pays, j’ai été toutefois un peu grisé par la mélancolie et le cynisme à toute épreuve de son personne dont les choix de vie et les réactions m’ont souvent été difficilement compréhensibles. J’étais, et c’est un peu triste de l’avouer, content de m’en débarrasser dans les dernières pages car j’avais l’impression qu’il allait finir par m’entraîner dans sa noirceur. Pour autant l’histoire est intéressante et permet de dresser le portrait d’un pays fraîchement libéré à une époque que je n’ai pas connu, et sur ce point, c’est une belle réussite.

Le sel de tous les oublis de Yasmina Khadra a paru le 20 août 2020 aux éditions Julliard.

Radical, Tom Connan

Ma note :

Vous vous souvenez quand je me plaignais d’enchaîner les bonnes lectures dans ma chronique du roman Le Dit du Mistral, et que je réclamais des lectures qu’on abandonne sur sa table de chevet ? Et bien voilà, j’ai été servi ! J’avais pourtant bien vu des avis très clivés sur Radical, mais je ne sais pas, j’étais optimiste, comme poussé par une certaine forme de curiosité à la lecture de la quatrième de couverture. Il m’a pourtant fallu faire preuve d’abnégation littéraire pour parvenir à terminer ce roman qui, de bout en bout m’a déplu. Il aurait fallu m’entendre, tous les deux chapitres, à dire des mais bon sang c’est pas vrai ! dans mon salon.

Nous suivons donc Nicolas, étudiant à Sciences Po se réclamant plutôt de gauche, issu d’un milieu modeste le poussant à faire du soutien scolaire pour financer en partie ses études. Nicolas se déclare plutôt bisexuel mais chasse uniquement sur des applications de rencontres homosexuelles. Après avoir échangé trois messages avec Harry, un jeune minet, il tombe éperdument amoureux et n’arrive plus à se passer de leurs discussions. Harry, dix-huit ans, est un jeune exalté du Nord qui est lui aussi bisexuel et adore avant toute chose la radicalité, qu’importe l’étiquette.

Il sera tout à la fois nationaliste, militant politique au Rassemblement National et fer de lance dans le mouvement des gilets jaunes alors en plein développement. Avec tous les miséreux de la France, ils se retrouvent autour d’un ennemi commun : l’immigré, l’étranger, l’arabe, l’africain, tout ce qui peut avoir une culture, une langue, une couleur de peau différente de celle d’Harry. Alors jusque là vous pourriez penser tiens c’est étonnant que ces deux là s’entendent, mais c’était sans compter sur les personnalités atypiques de ces deux jeunes un peu paumés.

En bonne coquille vide, Nicolas n’est pas toujours d’accord avec les emballements racistes de Harry, parfois même il se dira qu’il faut le quitter, mais une petite pipe suffira à lui faire oublier qu’il avait commencé à réfléchir. Et c’est comme ça jusqu’à la fin, dans leur pseudo-spirale les entraînant tous les deux dans une relation toxique et improbable : il y a les prémices d’un éveil intellectuel, d’un sens critique, et puis une bonne bite dans le cul avec quelques lignes graveleuses en plus et tout est pardonné.

Alors entre les personnages ridicules et incohérents, la neurasthénie de Nicolas, l’envie de choquer le lecteur toutes les cinq pages en décrivant du sexe de manière crue, les revirements incessants à base d’un je-t’aime-moi-non-plus qui clashe un chapitre et se réconcilie le suivant jusqu’à en devenir loufoques et les derniers chapitres qui concluent le roman à la va-vite… non vraiment, je ne peux pas dire que j’ai apprécié ma lecture, alors que c’est dommage parce qu’idée était là et qu’il y aurait eu matière à faire un roman intelligent. Pour lire un très bon roman sur les colères sociales, je vous invite plutôt à vous plonger dans le sublime Un jour viendra couleur d’orange de Grégoire Delacourt.

Radical, de Tom Connan, a paru chez Albin-Michel le 19 août 2020.

Americana, Luke Healy

Ma note :

Vous aurez remarqué si vous lisez de temps en temps ces chroniques à propos de mes lectures, que peu de bandes dessinées y font leur apparition. Il y a des amateurs, il y a même des inconditionnels, mais j’avoue ne jamais avoir réussi à trouver le même plaisir dans un roman graphique que dans un roman tout court (faut-il dire non graphique afin de ne vexer aucun genre de roman ?). C’était vrai jusqu’à Americana, pavé écrit et dessiné par Luke Healy, travail hybride alliant du texte et de l’image, loin des BD de mon enfance et dont le mode de narration et la durée nécessaire à sa lecture m’ont rapproché de ce que j’affectionnais le plus.

Luke est un jeune irlandais attiré depuis toujours par l’Amérique, plus précisément par les États-Unis, ou au moins par l’idée qu’il s’en fait depuis l’Irlande, pays où le chômage des jeunes est endémique. Après de courts séjours pour étudier le dessin, où il est toujours gentiment éconduit par l’administration lorsque son visa expire, il ne sait plus trop comment faire pour revenir vivre et travailler aux USA. En 2016, à 25 ans, il se fixe alors un objectif un peu farfelu pour un garçon franchement pas sportif : partir à l’assaut du PCT, le Pacific Crest Trail, une randonnée de 4240 kilomètres qui traverse le pays de la frontière mexicaine jusqu’à la frontière canadienne. Une méga-randonnée que tentent chaque année plus de 4500 personnes et qu’à peine 500 achèvent en cinq à six mois !

Un beau matin, ça y est, il s’élance dans le désert de Californie par une chaleur accablante. Et très vite, Luke est confronté à la réalité par rapport au mythe. La chaleur, la solitude, la soif, la topographie, les animaux dangereux, l’esprit de compétition, l’hygiène, tout est décrit sans embellissement et j’ai beaucoup aimé participer à cette aventure difficile au côté de l’auteur, dont on s’habitue au style très rapidement. Cette histoire m’a transportée, je ne vous dirais pas s’il parvient ou non à venir à bout de cette randonnée incroyable, je vous laisserai le découvrir par vous-même en la lisant, elle le mérite largement !

Americana (Ou comment j’ai renoncé à mon rêve Américain), de Luke Healy, a paru au Royaume-Uni chez Nobrow en septembre 2019 sous le titre « Americana (And the Act of Getting Over It) » . Il est publié en France par Casterman le 19 août 2020 dans une traduction de Basile Béguerie.

Glory, Elizabeth Wetmore

Ma note :

L’aridité du Texas. La chaleur étouffante de cette année 1976 qui vous accable dès que vous sortez de la maison, cette sécheresse qui rend difficile la survie des animaux, le bétail attaqué par les mouches à viande qu’on doit abattre dès qu’il est malade et brûler avant que les corps ne gonflent et n’empestent. Ces puits de forage qui fleurissent partout dans l’état, cet or noir qui attire prospecteurs et ouvriers, ce pétrole qui tue souvent sur les exploitations, mais qui rapporte des dollars bien américains à tout un tas de travailleurs, qu’ils s’empressent d’aller dépenser dans les bars de la ville et les clubs de strip-tease du coin. Ce Texas des hommes qui travaillent comme des forçats et risquent leur peau pour des forages, c’est aussi l’enfer des femmes qui subissent la loi du plus fort.

Comme Gloria Ramirez, 14 ans, qui préfère qu’on l’appelle Glory et qui ce matin là, un lendemain de Saint Valentin, se traînera dans un ultime instinct de survie sur plusieurs kilomètres jusqu’à la ferme où elle trouvera de l’aide. C’est Mary-Rose Whitehead qui recueille cette adolescente, tout du moins ce qu’il en reste. L’enfant est méconnaissable après une nuit de sévices, et si elle demande à sa fille d’appeler le shériff et une ambulance, elle aura tout de même besoin de son fusil – l’a-t-elle rechargé après sa dernière utilisation ? – pour se protéger quand au seuil de sa maison se présentera celui qui a fait subir les horreurs, et qui réclame sa proie.

Difficile d’obtenir justice dans cet état, à une époque qui n’a finalement rien à envier à l’Amérique raciste et sexiste de la présidence Trump. Il leur en faudra du courage, de la pugnacité et de la témérité à ces femmes – surtout à Mary Rose – pour tenir tête au système, ne pas faiblir face aux menaces et aux insultes, et si parfois elle sera au bord de l’abîme, qu’on pourrait se demander si ce combat qui n’est pas le sien mérite d’être mené, croyez bien qu’elle est prête à en découdre.

J’ai été happé par ma lecture alors que je débutais ce roman et me promettais de n’en lire que les premières pages avant de dormir, et hier soir encore alors qu’il me restait encore un quart du livre à lire, j’ai pensé repousser sa fin à ce matin, jusqu’à ce que je réalise qu’il était quasiment deux heures du matin et que je venais de le terminer. Il y a bien sûr quelques passages un peu moins entraînants, mais dans l’ensemble j’ai vraiment beaucoup accroché avec Glory, mais surtout avec Mary Rose la véritable héroïne de ce roman. Quelle femme !

Glory, d’Elizabeth Wetmore, a paru aux États-Unis en mars 2020 chez HarperCollins sous le titre « Valentine » . Il est publié en France aux éditions Les Escales le 27 août 2020 dans une traduction d’Emmanuelle Aronson.

Le Dit du Mistral, Olivier Mak-Bouchard

Ma note :

Quel fléau cette rentrée littéraire ! L’épidémie de coronavirus ne suffisait pas, il fallait qu’en plus on subisse une épidémie de bons livres, c’est vraiment affligeant. Je suis pour le retour des livres médiocres, des lectures ennuyeuses, des romans qu’on abandonne sur le coin de la table de chevet et qu’on regarde en se disant hum ce soir je vais plutôt me faire une série. Parce que là, avec ces histoires de nous sortir des bons bouquins, ils nous rendent complètement accros ces éditeurs : on y perd nos soirées, on néglige nos heures de sommeil, un dimanche à 14h on relève la tête de sa lecture en se demandant si c’est vraiment nécessaire de déjeuner, etc. Rien ne va plus, cette rentrée m’a totalement déréglé.

Alors oui c’est vrai, vous allez me dire mais quand même il est joli ce bouquin, la couverture elle est sympa (doit-on remercier Phileas Dog ?), peut-être même tenterez-vous de vous justifier en disant mais tout le monde dit qu’il est génial, j’allais pas le rater !, vous blâmerez la belle-mère, vous accuserez votre libraire, vous ferez croire qu’on vous l’a prêté, que vous n’y êtes pour rien dans cette histoire, j’en vois même essayer de me dire que tout ça c’est parce qu’il a reçu le Prix Première Plume 2020 : fadeza*

D’abord, personne n’aime les belles histoires. Le Lubéron, la Provence, le sud, les cigales à n’en plus finir, ce mistral qui souffle à vous clouer au sol, les incendies qui ravagent les coteaux et les flancs de la montagne l’été, les vestiges de la conquête romaine et les légendes gauloises avec ses divinités espiègles, on n’a plus lu ça depuis des décennies. Et c’est bien les hommes qu’on pourra blâmer d’avoir déterré ces vieilleries, ces deux voisins qui n’ont jamais beaucoup échangé et qui se retrouvent soudainement à jouer les archéologues clandestins pour mettre à nu une improbable source ferrugineuse qui les entraînera dans des aventures rocambolesques.

Bien sûr, c’est bien écrit, c’est un roman magique qu’on peine à lâcher, qui nous entraîne pendant des heures dans cette région où le soleil cogne plus fort qu’ailleurs, où les légendes et les rêves se mélangent subtilement pour tenter de nous perdre, mais ne parviennent qu’à nous évader savoureusement de nos dimanches pluvieux. Évidemment, qu’on va le recommander partout, le prêter aux copains, dire à notre libraire dis-donc le premier roman de Mak-Bouchard là, c’est quelque chose hein, quel voyage ! Mais bon sang, laissez-nous nous ennuyer un peu à la fin. On en a marre, d’adorer vos histoires !

*fadaises

Le Dit du Mistral, d’Olivier Mak-Bouchard, a paru le 20 août 2020 aux éditions Le Tripode.

Rumeurs d’Amérique, Alain Mabanckou

Ma note :

Comment passer à côté d’Alain Mabanckou, de ses livres que l’on ne compte plus et qui évoquent tour à tour le Congo-Brazzaville de son enfance, le Paris de sa littérature, l’Amérique de son exode professionnelle ? La voix de ce griot des temps modernes, chaleureuse et façonnée par cet accent dont je ne me suis jamais lassé ; les tenues colorées à outrance qui marquent pourtant un réel raffinement, celui de la Sape, la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes ; la culture et la beauté de l’écriture de celui qui enseigne aujourd’hui la littérature africaine d’expression francophone à l’université de Californie, tout pousse à connaître ou à faire connaître Alain Mabanckou.

Avec Rumeurs d’Amérique, l’auteur tient comme un carnet de notes, de réflexions diverses sur ce qui fait sa vie, son quotidien américain. Il nous raconte ses journées, son appartement qu’on imagine volontiers luxueux dans un immeuble du Mid-Wilshire à Los Angeles, où tous ses voisins sont coréens. De son balcon où il s’est entouré de plantes, il rédige ses notes manuscrites, évoque tour à tour sa précédente université dans le Michigan, la classe à laquelle il enseigne à l’UCLA, ses amis qui viennent lui rendre visite à L.A., ses fils restés à Paris qui ne viennent jamais le voir, l’acquisition de son nouveau chiot, etc.

Il y a une certaine forme de légèreté dans ce quotidien privilégié, de bourgeois bohème d’outre-Atlantique, qui m’a parfois mis mal à l’aise. Bien sûr, Mabanckou évoque rapidement le rejet dont les africains sont victimes de la part des afro-américains, dépeint la violence des gangs, des règlements de comptes entre rappeurs, des tueries de masse qui gangrènent le pays, d’une misère qu’il observe quotidiennement devant la station service de son quartier où là-bas, de l’autre côté du périphérique, à deux pas de son quartier tranquille.

Mais ce rapport à l’argent, cette aisance exhibée m’a parfois gêné : ces deux cents dollars glissés à un ami qui susurre être en difficulté, cette serrure à six cents dollars, ces sandwichs achetés vainement à un mendiant véhément, ces chaussures à trois cents dollars qu’un neveu réclame au pays, cette contravention qu’on règle en faisant un gros chèque au tribunal, était-ce bien nécessaire de s’y alanguir ? Si le récit reste malgré tout intéressant pour sa forme de chroniques intérieures d’un non américain en Amérique, ce regard sur les élections, sur l’épidémie qui commence à toucher le pays dans les dernières pages du récit, sur les désordres qui touchent le pays sont traités avec une apparente nonchalance qui m’a laissé sur ma faim. Pas de quoi gâcher ma lecture, mais une forme de frustration néanmoins.

Rumeurs d’Amérique, d’Alain Mabanckou, a paru le 27 août 2020 aux éditions Plon.

After Elias, Eddy Boudel Tan

Ma note :

Je vous avais déjà expliqué ce qui me poussait à lire en anglais, par delà le snobisme et ma volonté farouche de conserver un semblant d’aptitude bilingue, j’y vois généralement l’occasion de lire des romans qui ne sont pas voire ne seront pas publiés en français, et c’est souvent le cas pour la littérature de genre LGBT+ qui ne dépasse généralement pas la porte de son éditeur originel. Ainsi donc avant l’été, alors que je furetais dans le catalogue nord-américain de NetGalley à la recherche des livres les plus attendus outre-Atlantique, j’ai été accroché par la très belle couverture d’After Elias, avant de découvrir en lisant le résumé que les personnages principaux étaient un couple d’hommes.

Coen et Elias sont en couple depuis huit ans, vivent ensemble à Vancouver au Canada anglophone et s’apprêtent à se passer la bague au doigt dans quelques jours, sur une île paradisiaque au large du Mexique, d’où est originaire Elias. Tandis que Coen est déjà à l’hôtel pour finaliser les derniers préparatifs du mariage avec l’organisatrice, Elias parcourt le monde dans l’avion dont il est co-pilote. Tout va basculer lorsque sur la télévision du bar de l’hôtel, il verra sur une chaîne d’informations qu’un avion reliant l’Europe à Vancouver s’est abîmé en mer.

J’ai été franchement désarçonné par la réaction initiale du personnage, finalement assez calme, qui ne s’effondre pas à grand renfort de hurlements, de vie terminée, de choses comme ça. Coen décide de rester sur l’île et de poursuivre les festivités avec les invités à venir, en transformant ce mariage non remboursable en une célébration de la vie d’Elias, tout juste disparu. Le staff de l’hôtel s’inquiète, ses amis, ses parents, tout le monde lui demande de rentrer, de tout annuler, l’imagine au fond du trou : mais non, Coen persiste dans son choix.

Un ultime enregistrement de quelques secondes est diffusé par la tour de contrôle de Reykjavík en Islande dans lequel on entend Elias dire un « pronto dios », ce que tout le monde comprend comme le message d’adieu d’un candidat au suicide, qui se serait tué avec des centaines de passagers, comme ce fût le cas avec cet avion de GermanWings en 2015, et dont l’histoire a inspiré l’auteur. Personne n’a de certitudes, et pourtant ce doute est un ennemi redoutable qui viendra jeter un voile sombre sur cette étrange célébration qui s’annonce.

Je ne peux pas révéler la fin, seulement vous dire que c’est vraiment excellent et que je ne m’attendais pas à ces derniers chapitres. Coen vit son deuil à sa manière, épaulé par sa famille et ses meilleurs amis. L’auteur, dont il s’agit du premier roman, alterne intelligemment entre des flashbacks permettant de comprendre l’histoire et la personnalité de chacun d’eux, et les jours qui suivent la disparition d’Elias. Un très beau roman sur l’amour, la culpabilité, le deuil. Vous pouvez bien sûr l’acheter en anglais au format papier ou en livre numérique, mais j’espère surtout que ce livre saura un jour attirer l’œil d’un éditeur francophone ! Fingers crossed, comme on dit là-bas.

After Elias, de Eddy Boudel Tan, a paru en septembre 2020 chez Dundurn Press.

L’Anomalie, Hervé Le Tellier

Ma note :

Dès les premiers chapitres, j’ai su que j’adorais ce livre : ce catalogue de portraits d’individus très différents dont on ne voit aucun lien entre eux, et qui nous pousse à une forme d’impatience anxieuse, à nous sentir comme pris au piège dans une immense toile d’araignée sans vraiment savoir si et quand on va se faire bouffer par cette satanée bestiole, c’est un truc dont je raffole. J’adore ça dans les films comme j’adore ça dans les livres, quand des destins individuels arrivent d’horizons très différents et entrent en collision de manière aussi inattendue qu’inimaginable.

Et bien c’est exactement comme ça que débute L’Anomalie. Voilà que tous ces personnages se retrouvent dans le même avion, un vol de Paris vers New-York opéré par Air France, et qu’un évènement, on peut même parler d’incident, va changer le cours de leur vie à tous. L’avion traversera une perturbation météorologique non prévue à l’approche des côtes américaines, et les turbulences et la grêle laisseront subitement place au soleil et au vol paisible, en un claquement de doigts.

Pourtant, quelque chose s’est passé pendant cette micro-tempête, puisque l’avion est abîmé et réclame un atterrissage d’urgence à la tour de contrôle. Seulement voilà, après la demande du commande de bord, c’est l’armée américaine qui prend le relai des contrôleurs aériens et deux chasseurs de l’US Air Force vont accompagner en toute discrétion l’appareil et sa centaine de passagers vers une base militaire du New-Jersey, afin de tirer cette incroyable histoire au clair.

Vous savez peut-être déjà de quoi il est question, parce qu’on vous en a parlé, ou que vous l’avez lu ça et là sur internet. J’ai débuté ce livre sans aucune autre information que celle livrée par la quatrième de couverture, et j’ai pris plus de plaisir encore à avancer dans le noir au fil des pages, aussi je ne vous divulguerai rien de plus sur l’intrigue. Sachez seulement que ce roman est captivant, il est malicieux et truculent comme un roman de Tonino Benacquista (ne connaissant pas Hervé Le Teiller, j’ai vérifié qu’il ne s’agissait pas d’un pseudonyme de mon auteur favori !), il se lit comme on regarde un bon film, ce qu’il ne manquera pas de devenir un jour j’en suis convaincu. Un roman subtil, intelligent et original dont je vous recommande chaudement la lecture !

L’Anomalie, d’Hervé Le Tellier, a paru le 20 août 2020 aux éditions Gallimard.

Larmes de fond, Pierre Pouchairet

Ma note :

Cette année je n’ai pas dévoré beaucoup de polars, et c’est un peu la faute à la rentrée littéraire qui ne met pas en avant le roman policier, malheureusement pas franchement pourvoyeur d’un Goncourt, d’un Femina ou d’un Renaudot. Il faut donc ruser pour dénicher les bons polars, miser sur le bouche à oreille, sur les recommandations des copains, les réseaux sociaux, les blogs spécialisés, les libraires amateurs de roman noir. C’est ainsi que Larmes de fond s’est retrouvé dans ma liste d’achats, et parce qu’en plus le livre est édité avec soin, je n’ai pas su résister lorsque je l’ai eu entre les mains dans ma librairie.

Il s’agit de mon premier roman de Pierre Pouchairet, et croyez-moi : je regrette de ne pas l’avoir lu plus tôt ! Pour résumer l’histoire, un ancien haut-fonctionnaire est kidnappé dans la plus grande discrétion, et c’est grâce à des écoutes mises en places dans le cadre d’une affaire le concernant que Léanne, commandante de police fraîchement nommée à Brest, découvrira que Jean de Frécourt s’est fait enlever. Qui peut bien faire chanter la famille de ce vieux facho, et pourquoi le kidnapper ?

En parallèle, Johana la petite sœur de Léanne est nommée commandante à la police judiciaire de Nice, où elle prend la suite de la frangine un an après soigné les brûlures graves qu’elle aura subies dans une précédente affaire. À peine arrivée, les cadavres s’empilent sur la Côte d’Azur, à commencer par un ancien flic proche du pouvoir, mi-barbouze mi-crapule, retrouvé gonflé par la chaleur et criblé de balles, son appartement plein de poudre blanche. Après lui, ce sera au tour d’un ancien copain de l’Intérieur, désormais à la tête d’une boîte de sécurité privée, de se retrouver exécuté après avoir été manifestement torturé. Tout ce beau monde est lié de près où de loin à un réseau d’extrême droite dirigé par un certain Jean de Frécourt.

Les deux frangines vont devoir collaborer pour faire avancer leurs enquêtes qui s’imbriquent parfaitement. Trafic de drogue, vente d’armes en provenance de Russie, grand banditisme, politique, petite délinquance, extrême droite, terrorisme, renseignements : tout va se mêler dans un roman absolument génial, une enquête palpitante et richement construire qui verra les cadavres s’amonceler de page en page jusqu’au dénouement libérateur. Une superbe découverte, je l’ai dévoré en une journée et j’en veux encore.

Larmes de fond, de Pierre Pouchairet, est publié aux éditions Filature(s) le 18 septembre 2020.

Apeirogon, Colum McCann

Ma note :

Il existe une multitude de très bons livres, sans qu’ils n’aient pourtant grand chose en commun. Certains vous touchent, appuient sur un point sensible, font écho à une histoire personnelle, et sont des coups de cœurs sentimentaux. D’autres vous glacent le sang, génèrent des palpitations, vous collent la chair de poule et vous accrochent jusqu’à la dernière page, la dernière goutte de sang, c’est maléfique mais c’est magique. Parfois, c’est la beauté de la langue qui enivre, ça tangue, ça chavire, vous vous laissez embarquer par les mots, vous les écoutez, les relisez, appréciez la justesse des phrases, la rotondité des formules dans la bouche, c’est savoureux comme un bon vin, et longtemps après la lecture vous pensez encore : quelle écriture !

Apeirogon est pour moi un roman extraordinaire par sa portée, son intelligence, pour sa thématique, sa façon de l’aborder, d’expliquer sans interpréter, de dire les choses qu’on ne veut pas entendre. C’est sa puissance, qui en fait un très bon livre, en plus de bénéficier d’un découpage atypique, fait de petits chapitres ciselés qui en rebuteront certains, c’est évident, mais qui m’ont permis de m’accrocher, de respirer quand ce fut difficile, douloureux, bouleversant.

Cette histoire, c’est celle mi-relatée mi-romancée de deux pères, Rami et Bassam. Deux pères que les patries opposent, que les conflits séparent, mais que le deuil réuni. Rami l’israélien a perdu sa fille Smadar dans un attentat suicide causé par un kamikaze palestinien, tandis que Bassam le palestinien a vu sa fille Abir mourir après qu’un jeune garde-frontière israélien lui ai tiré une balle en caoutchouc dans la tête juste devant son école. Ces deux pères endeuillés vont se retrouver dans Le cercle des parents, une association israélo-palestinienne qui réunit des parents des deux nationalités autour d’une même volonté : transformer leur deuil en énergie positive pour la paix entre leurs deux nations.

Et il en faut de l’amour pour ses enfants pour surmonter son réflexe primaire de haine, sa soif de vengeance, celle que les deux camps exploitent à dessein pour perpétuer la violence, légitimer le pire, sans jamais chercher à discuter et à dire : on arrête ? Il y sera question des origines des civilisations, de l’occupation des territoires, de leurs vies, des insultes reçues par leur propre camp, qui les voient comme des traitres. On y retrouve une humanité éblouissante, une amitié simple mais solide, la beauté de l’intelligence et du dialogue plus que de la haine et de la violence. C’est un superbe roman, il m’a embarqué en Cisjordanie et en Israël dans cette aventure singulière pour la paix. Sublime.

Apeirogon, de Colum McCann, est publié aux États-Unis chez Penguin Random House en février 2020 sous le même titre. Il paraît le 20 août 2020 en France aux éditions Belfond dans une traduction de Clément Baude.

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