L'Homme Qui Lit

À propos des livres

Liv Maria, Julia Kerninon

Ma note :

Voilà un roman qui m’avait aguiché sans honte lors de la rentrée littéraire, qui s’était fait remarquer, dont tout le monde parlait, et qui, je l’avais bien saisi, rêvait comme tant d’autres de finir entre mes mains, dans mon lit, à accompagner mes soirées dans une chaleureuse intimité feutrée, à tourmenter mon sommeil, à éveiller chez moi les désirs les plus fous. J’avais d’abord résisté, le coup classique auquel tout le monde s’attend, pour attiser l’envie. Autour de moi, on continuait de me dire comme c’était bon, comme j’avais tort de résister, que je devrais me laisser aller. « En plus, elle est du coin ! » insistait-on comme un ultime argument. Je faisais mine de ne pas être très intéressé mais secrètement, j’avais déjà en tête une certaine forme de passion. J’étais loin du compte.

Ce livre est fabuleux. Il est formidable, extraordinaire, sensationnel, j’ai été frénétiquement emballé par sa lecture, je lisais comme si ma vie en dépendait, comme si les mots de Julia Kerninon étaient mon oxygène et que j’avais été en apnée depuis de longues minutes. C’est cruellement rare, de tomber en amour d’un livre comme ça, d’être saisi, culbuté, ensorcelé par sa lecture. J’ai eu de belles lectures lors de cette rentrée littéraire, j’espère en vivre encore, mais rares sont ces romans qui m’ont touché et emballé comme celui de la vie de Liv Maria. Alors d’abord et avant toute chose, mille mercis chère Julia Kerninon pour cette pépite littéraire, pour ce roman que j’aimerais relire dès demain en espérant y retrouver tout le plaisir de ma première lecture, comme un junkie nostalgique.

Merci pour cette héroïne de littérature, cette femme forte qui mêle la rugosité d’une mère bretonne qui ne baisse jamais les bras et la tendresse d’un père norvégien sensible à la littérature. Merci pour ces aventures, pour l’amour, pour l’exil, merci pour cette improbabilité, pour la librairie, pour l’Irlande, pour les frissons et les incertitudes. Merci pour cette plume, superbe, que j’ai découvert comme édifié de ne jamais l’avoir lue avant, pour ce sens du récit incroyable qui m’a laissé plus souvent qu’à mon tour en apesanteur dans l’histoire, impatient mais heureux, le cœur léger.

Merci. Foncez. Ne le ratez pas.

Liv Maria, de Julia Kerninon est publié aux éditions de l’Iconoclaste le 19 août 2020.

Les Dynamiteurs, Benjamin Whitmer

Ma note :

Vous n’allez peut-être pas le croire, mais j’ai un peu acheté ce roman par erreur ! Je surveille régulièrement l’actualité littéraire internationale, notamment via des sites comme The Millions qui synthétise les sorties à ne pas rater chaque mois. Avant l’été, j’avais donc repéré plusieurs titres (j’en parlais sur le blog) et gardé quelques autres sous le coude comme intéressants sans être prioritaires. Aussi quand j’ai vu la couverture de ce nouveau roman à paraître chez Gallmeister pour la rentrée littéraire de septembre, j’ai pensé « génial, il sort déjà en France ! » persuadé de l’avoir repéré quelques semaines auparavant. Il m’aura suffit de lire la quatrième de couverture pour comprendre que non, ça n’était pas le même roman (je vous mets la couverture de l’autre, que vous compreniez qu’on puisse se tromper !) mais qu’à vrai dire peu importe, il m’a donné envie de le lire et je suis quand même reparti avec ce titre dans mon totebag.

Il faut partir en Amérique et plus précisément à Denver, en 1895, pour retrouver Sam et sa bande d’enfants vagabonds menée par l’intrépide Cora. Ils vivent dans les Bottoms, les quartiers les plus pauvres de la ville, et squattent une usine désaffectée au bord de la Platte qu’ils doivent régulièrement défendre de l’assaut des clochards voisins. Ces gosses survivent de petits larcins et évitent à tout prix le monde des Crânes de Nœud, ces adultes qui ne feront que salir, utiliser et ruiner leur enfance. Un jour, une sorte de géant défiguré échoue sur le toit de l’usine, et parce qu’il est mal en point et qu’il vient de les sauver d’une attaque d’autres Crânes de Nœud, ils décident de prendre soin de lui.

Ce géant, c’est John Henri Goodnight, un dynamiteur qui travaillait avec son ami d’enfance Cole Stikeleather pour piquer l’argent que les riches adorent amasser dans des coffres-forts, le pensant à l’abri. Goodnight étant incapable de parler à cause de ses blessures, il écrit ses rares paroles dans un carnet que Sam lit à Cole, qui ne sait pas lire. Voilà comment il se retrouver mêlé à la bande de Cole et ira travailler pour quelques dollars à l’Abattoir, ce saloon tellement violent que personne n’a songé à l’appeler par son vrai nom, à surveiller les tables de faro, à défendre les putes de la maison et à participer aux arnaques destinées à plumer les pigeons de leurs dollars. Très vite, Cole va entrer en guerre contre les Pinkerton, la milice du gouverneur qui est bien décidé à se débarrasser de cette pègre là. Une guerre sale, violente et sans limites qui propulsera Sam dans le monde des adultes plus vite qu’il ne l’aurait souhaité.

Quel livre les amis, quel livre ! Ce bouquin m’a passionné, j’ai dévoré les quatre cents pages en un battement de cil, il m’était impossible de quitter ce western noir et ces folles aventures qui sentaient la crasse, le sang et la dynamite. Je l’ai lu comme si je le voyais au cinéma, ce serait d’ailleurs un sacré quelque chose que de l’adapter en film (Quentin Tarantino, si tu me lis !). Si vous êtes un peu fleur bleue, oubliez cette lecture, mais si comme moi vous vous régalez des scènes de violence et de la littérature américaine, foncez, c’est magique. Je dirais même, explosif !

Les Dynamiteurs, de Benjamin Whitmer est publié aux éditions Gallmeister le 3 septembre 2020 dans une traduction de Jacques Mailhos.

Dérive des âmes et des continents, Shubhangi Swarup

Ma note :

Ah, cette couverture ! Elle m’a littéralement tapé dans l’œil, bravo aux éditions Métailié pour cette très belle composition qui a donc l’effet escompté, attirer l’attention du lecteur-chasseur entrain de choisir sa proie sur les étals de sa librairie afin qu’il lise la quatrième de couverture et ne jette son dévolu sur ce roman. « Voici peut-être le premier roman où la nature s’exprime directement et où les histoires semblent surgir organiquement le long d’une ligne de faille qui fait trembler la terre et tout ce qu’elle contient de l’océan Indien à l’Himalaya » , voilà qui m’a suffit pour avoir envie de voyager dans le premier roman de la journaliste indienne Shubhangi Swarup.

La suite sera plus difficile pour moi car je vais avoir toutes les peines du monde à vous résumer ce livre qui m’a littéralement perdu en chemin. Sur la première partie, j’étais avec un jeune couple venant de s’installer dans une ancienne demeure coloniale des îles Andaman sur ce qui semble être une faille sismique. Lui était un scientifique passionné par différents phénomènes, et elle était un peu sorcière et parlait avec les fantômes qui avaient choisis de rester ou de revenir sur l’île après leur mort. Ensemble ils auront un enfant, et puis ensuite à leur tour ils disparaîtront du récit.

Jusqu’à leur mort, j’étais parfois un peu surpris par la tournure mi-ésotérique mi-poétique du roman mais j’appréciais plutôt et j’arrivais encore à raccrocher les wagons entre eux. À partir de leur mort, je suis incapable de vous parler de ma lecture, alors que j’ai pourtant terminé le récit ! J’ai été totalement perdu par la suite, je n’accrochais que sur de courts paragraphes avant de laisser à nouveau mes yeux lire mécaniquement les pages les unes après les autres sans que mon cerveau n’imprime. J’ai songé à arrêté, et puis j’étais près de la fin, alors je l’ai terminé dans un certain soulagement.

Une déception, pas parce que ça n’est pas un bon roman, mais une déception parce que j’avais tant envie d’évasion extraordinaire avec ce livre et que finalement je n’ai pas trouvé ce que je venais y chercher, ça n’a pas pris. J’espère que le charme opèrera avec vous si vous vous lancez dans cette lecture !

Dérive des âmes et des continents, de Shubhangi Swarup est publié en Inde en juillet 2018 chez Harper Collins sous le titre « Latitudes of Longing » . Il paraît en France le 12 mars 2020 aux éditions Métailié dans une traduction de Céline Schwaller.

Africville, Jeffrey Colvin

Ma note :

Voilà déjà deux semaines que j’ai terminé ma lecture d’Africville de Jeffrey Colvin, et déjà sept romans se sont succédé depuis. Pourtant, c’est sûrement un signe, je traîne pour écrire ma chronique. Je me connais, je traîne parce que je ne suis pas inspiré, parce que je suis mitigé, et que je n’ai pas cet incendie ravageur qui couve après une lecture bouleversante, celle qui pousse à écrire, à dire comme c’était fou, comme c’était mauvais, comme ça m’a réveillé des émotions au fil des pages. Africville, c’était sympa, mais ça n’a pas allumé le feu sacré, ce fut une lecture intéressante, sans passion, qui m’a laissé comme anesthésié.

C’est donc en Nouvelle-Écosse (province canadienne située totalement à l’Est dans les territoire maritimes) que l’histoire débute, en 1930, et plus précisément dans les environs d’Halifax, dans un quartier pauvre peuplé des descendants d’esclaves et de jamaïquains. Les habitants n’auront pas accès aux installations modernes ou aux services publics mais le quartier servira néanmoins de lieu d’installation pour toutes les industries que la capitale provinciale ne souhaite pas héberger. Cette communauté noire décidera de se donner un nom, une existence propre, et c’est Africville qui sera retenu, passant doucement dans l’usage quotidien.

Dans cette communauté, une jeune femme rêve d’échapper au déterminisme social auquel son quartier d’origine la condamne, et décide de suivre des études universitaires pour devenir enseignante. Kath Ella y parviendra, et se retrouvera rapidement enceinte d’un homme qui viendra à décéder dans un accident avoir la naissance d’Omar. Elle élèvera donc seule son fils, clair de peau, jusqu’à ce qu’elle rencontre un canadien blanc qui l’épousera et adoptera son fils, qu’ils rebaptiseront Étienne. La suite du roman se passera aux côtés d’Étienne, parti vivre en Alabama où il pourra oublier ses origines africaines et vivre une nouvelle vie. Jusqu’à ce que son fils Warner, dans les années 80, ne s’intéresse à l’origine de sa famille et ne se rende au Canada dans les restes d’une ville que la municipalité d’Halifax tente de faire disparaître.

C’est un roman intéressant sur l’identité, notamment l’identité raciale, la filiation, l’héritage et le renoncement. La lecture est agréable dans l’ensemble, très bien documentée, et le pitch marketing d’un auteur ayant passé 20 ans à préparer son premier roman est bien encré dans la mémoire des lecteurs. Pourtant, c’est un roman assez inégal, qui souffre de longueurs et de lourdeurs, peut-être parce qu’il est étouffé par une trop grande documentation. Difficile pour moi de ne pas le comparer à L’autre moitié de soi, l’extraordinaire roman de Brit Bennett que j’ai lu quelques semaines avant et qui abordait avec talent la même thématique du passing, attitude visant à chercher à renier ses origines africaines pour se faire passer pour blanc.

Africville, de Jeffrey Colvin, est publié aux États-Unis aux éditions Harper Collins en décembre 2019 sous le titre « Africaville » . Il paraît en France chez le même éditeur le 26 août 2020 dans une traduction de Serge Chauvin.

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon

Ma note :

Même en littérature, il y a des urgences, ou plutôt devrais-je parler d’impatiences, d’envies pressantes. C’est ce que j’ai vécu après un premier chapitre de ce roman surprenant, quand j’ai dû interrompre ma lecture et que j’en aurais eu le cœur brisé, un peu comme si vous arrachiez des mains d’un enfant son cadeau préféré qu’il vient tout juste de déballer le jour de Noël. Il y a soudain eu urgence à me replonger dans cette lecture, à la poursuivre de manière frénétique, à me draper dans les phrases parfaites de Marie-Hélène Lafon, à retourner dans le Lot et le Cantal pour retrouver l’histoire passionnante de cette famille à travers les siècles.

Un roman surprenant, disais-je, parce que je n’avais aucune intention d’acheter ce livre. J’en avais pourtant lu la quatrième de couverture, sans que cela n’éveille ma curiosité, mais je dois vous confier que l’autrice m’est totalement inconnue et que je l’avais bêtement cataloguée comme une Danielle Steel ou une Janine Boissard qu’on range volontiers dans les étagères de la bibliothèque d’un EHPAD. Une fois de plus, je dois remercier Marie-Odile ma libraire qui me l’a mis entre les mains en me disant « celui là ! » car je suis désormais à la lettre ses prédications littéraires, n’ayant jamais été déçu.

Mais revenons-en à cette Histoire du fils, qui pourrait être en réalité l’Histoire des fils tant ce roman est lié à la filiation. Nous passons donc plus d’un siècle en immersion dans une famille, de la naissance des jumeaux Paul et Armand en 1903 jusqu’à ce jour de 2008 où Antoine, petit-neveu des deux frères, se penchera sur les tombes de la famille dans le Cantal, comme pour venir clôturer un siècle de drames ordinaires d’une famille française à travers les guerres. On remonte souvent le temps pendant cette lecture, dix ans en avant, vingt ans en arrière, et avec c’est avec un talent délicieux que l’autrice tisse la toile dans laquelle le lecteur se fera piéger, celle de l’histoire passionnante de la famille Lachalme sur près de cinq générations.

Il va m’être difficile de vous en dire plus car synthétiser ce roman qu’on dévore en quelques heures autrement qu’en dessinant un arbre généalogique tiendrait de l’exploit. Marie-Hélène Lafon, qu’on ne rangera définitivement pas dans les étagères d’une bibliothèque d’EHPAD, nous offre un roman magnifique, une fresque délicieuse à travers l’histoire, le tout livré par une plume incroyable que je regrette de ne pas avoir lu plus tôt. De mon côté, je vais partir à la découverte de ses précédents romans, du votre, je vous invite vivement à vous plonger dans ce très beau livre si ça n’est pas encore fait.

Histoire du fils, de Marie-Hélène Lafon, est publié aux éditions Buchet-Chastel depuis le 20 août 2020.

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin

Ma note :

Il y a un phénomène étonnant qui me plait beaucoup dans mes lectures, dont je ne saurai pas dire s’il tient d’un hasard qui se répète, d’un choix inconscient, d’un sens anagogique ou peut-être tout simplement d’un peu de tout ça à la fois, mais mes lectures sont liées les unes aux autres. Je vous assure ! Là vous pourriez vous dire « non mais ce type, quand même… » que je ne vous en voudrais pas, mais c’est pourtant vrai. Quand je débute un nouveau roman, plus d’une fois sur deux je découvre dans cette nouvelle lecture un élément qui la rattache à la précédente. Ça n’est en général pas grand chose, un détail de l’histoire que je n’aurais pas pu deviner ou connaître, qui n’a pas été écrit, raconté, révélé. Avec Ce qu’il faut de nuit, le premier roman de Laurent Petitmangin, les choses sont biaisées car il suffit de lire la quatrième de couverture pour penser que d’avoir choisi ce roman parmi tous ceux qui attendent leur tour, après avoir terminé Louis veut partir de David Fortems, n’est pas choix innocent.

On retourne une fois encore dans l’Est, on passe des Ardennes à la Lorraine, et c’est une fois encore une histoire de père isolé et de fils compliqué, de dialogue impossible, de déception et de douleur. Le narrateur bosse comme ouvrier à la SNCF et milite sans grande énergie dans ce qu’il reste de la section locale du Parti Socialiste. Il élève seul ses deux garçons, Fus et Gillou, un peu plus et un peu moins de vingt ans, depuis que leur mère est morte emportée par un cancer. Entre eux, une saine complicité. Avec Fus, le football et la fierté d’avoir son grand en apprentissage. Avec Gillou, le plaisir d’un fils déterminé à réussir ses études et prendre l’ascenseur social, qui s’entend parfaitement bien avec son grand frère.

Une vie tranquille, jusqu’à ce qu’il apprenne que Fus, son aîné, la chair de sa chair, fricote avec des gamins de l’autre bord, ces fachos qu’un temps il aurait aimé rosser avec les copains de la section, ces nazillons d’extrême-droite qui tractent et font les quatre cent coup pour le borgne et sa fille, et leur idéologie nauséabonde. Entre le père et le fils, c’est l’incompréhension, et très vite les mots viennent à manquer. Ils ne se comprennent pas, et ne parviennent plus à se parler, résignés à cohabiter dans la même maison sans jamais chercher à aller plus loin que des échanges factuels nécessaires à l’intendance.

Un drame viendra stopper cet engrenage intenable, et il faudra alors que ce père choisisse : peut-il rejeter son fils parce qu’il a basculé dans l’extrême droite ? Peut-il toujours aimer celui qui a commis l’irréparable ? Comment comprendre, pardonner, se relever ? Un roman sublime, très simple, sans fioritures ni excès, tout en pudeur et en délicatesse, un roman comme on aimerait en lire beaucoup plus souvent, qui interroge avec intelligence et sans jamais juger. Si vous ne l’avez pas encore lu, ne passez pas à côté, c’est une très belle découverte !

Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, a paru aux éditions La Manufacture de Livres le 20 août 2020.

Louis veut partir, David Fortems

Ma note :

C’est étonnant comme parfois, une couverture réussit à parler d’un livre sans en dire beaucoup. La première fois que mon regard s’est posé sur celle de Louis veut partir, que j’ai scruté l’image de ce jeune homme se laissant porter par l’eau de ce que j’imaginais être un lac en forêt, et que j’ai relu le titre, je me suis dit « ça doit parler du suicide d’un jeune homo » . C’est en lisant la quatrième de couverture que je me suis dit que j’avais vu juste, et qu’il fallait que je sollicite ce titre à l’éditeur parmi ma sélection de la rentrée littéraire.

On apprend dans les premières pages (mais c’est aussi écrit dans le résumé de l’éditeur, ne me jetez pas la pierre) que Louis s’est suicidé. Ce gamin d’à peine dix-huit ans a été retrouvé flottant dans un cours d’eau, la main crispée sur une boîte de médicaments, et lorsque son père arrive sur les lieux après un appel de la gendarmerie, la douleur laisse place à l’incompréhension. C’est qu’il a fait ce qu’il a pu, Pascal, pour élever son gamin tout seul. Avec sa vie d’ouvrier dans un village des Ardennes, il a fallu faire avec l’absence de la mère, et trouver un équilibre avec son fils.

Louis, c’était un taiseux, un mystère qui passait sa vie à dévorer des livres, semblait toujours heureux d’un rien, ne demandait pas grand chose et évitait de se plaindre. Entre eux, une douce harmonie dans une vie sans fioritures, jusqu’au drame, qui laisse plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Alors Pascal va chercher à comprendre, et quand après les obsèques il consultera le téléphone portable de son fils qui émet tout un tas de bruits, il commencera à détricoter la vie de celui qu’il ne connaissait en réalité absolument pas.

J’ai beaucoup aimé cette lecture, bien qu’elle soit relativement courte, parce que je trouvais ça original d’avoir le point de vue du père, celui qui reste, et pas simplement le récit misérabiliste du gosse qui se serait morfondu sur sa triste vie et ses espoirs fragiles d’un avenir meilleur. À plusieurs moments, j’ai même pensé, « qu’est-ce que mon père découvrirait de moi s’il venait à devoir nettoyer les dernières traces de ma vie ? » . Pourtant, si le récit est très bien écrit, sans forcer le trait, sans pathos, j’ai à certains moments trouvé que c’était un peu trop gros. Alors oui on peut certainement vivre avec un gamin discret qui ne dit rien de sa vie, mais là chapitre après chapitre, on en découvrait des vertes et des pas mures, et je me suis demandé ce qu’il pourrait nous trouver de plus gros encore au chapitre suivant. Un premier roman prometteur que je vous conseille de lire, et un auteur que j’espère retrouver prochainement en librairie.

Louis veut partir, de David Fortems, a paru le 20 août 2020 aux éditions Robert Laffont.

Le monde du vivant, Florent Marchet

Ma note :

Il y a toujours de belles découvertes dans les rentrées littéraires et des premiers romans brillants qui nous font dire « mais pourquoi a-t-il attendu si longtemps pour écrire ? » . C’est exactement que j’ai pensé après quelques chapitres de ce succulent roman, Le monde du vivant, premier roman de Florent Marchet dont je n’avais jamais entendu parler, et dont la fiche Wikipédia m’apprend qu’il est auteur-compositeur et qu’il a collaboré à de nombreux albums, titres et musiques de films. J’aime ces trajectoires atypiques, essayer de deviner le musicien derrière l’auteur, de trouver la trace de l’auteur dans les personnages au fil des pages, et de comprendre dans les interviews ou les rencontres avec les lecteurs ce qui a pu déclencher l’envie d’écrire de la littérature.

Mettez vos bottes car nous partons à la campagne et plus précisément aux Maisons Rouges, cette ferme où Jérôme a emmené sa famille un jour où il avait décidé qu’il en avait assez de cette vie d’ingénieur agronome à Orléans. Avec cette nouvelle activité, Jérôme pensait donner vie à ses idéaux écologiques, prendre soin de cette terre qu’on massacre à coup d’engrais et de culture intensive, et avec l’aide de son épouse Marion il s’est lancé dans l’aventure du bio, en diversifiant son activité : des vaches laitières, des poulets, du fromage de la ferme, des céréales…

Pourtant ça n’est jamais aussi simple qu’on l’imagine. Les idéaux se trouvent confrontés à la réalité d’une économie difficile, de la dépendance aux marchés, des aléas de la vie comme cet accident qui blesse Marion et met toute l’exploitation en difficulté alors que la chaleur de l’été est étouffante. Jérôme ne peut pas vraiment compter sur sa fille Solène qui termine son collège et avec laquelle les relations sont tendues, ni sur son fils Gabin, trop petit et vivant sur une autre planète. Ils n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers les wooffers, ces jeunes volontaires qui travaillent gratuitement sur des exploitations bio en échange du gîte et du couvert. C’est ainsi qu’au cœur de l’été, Théo arrivera aux Maisons Rouges au sein d’une famille en tension où les désirs, les frustrations et les rancœurs silencieuses ne tarderont pas à se libérer.

C’est un premier roman incroyable ! Rarement j’ai eu cette sensation d’évidence dans ma lecture, ce sentiment de lecteur que tous les ingrédients étaient là et en juste quantité, que la recette était parfaite et que bon sang, quand même, quel bouquin. J’ai sincèrement été impressionné par la justesse, celle du propos, des personnages, de leurs réactions, de l’analyse sociétale. C’est un livre abouti que j’avais beaucoup de mal à quitter entre deux périodes de lecture. Un auteur que je compte bien suivre et qui, je l’espère, nous gratifiera d’autres parutions !

Le monde du vivant, de Florent Marchet, a paru le 26 août 2020 aux éditions Stock.

La race des orphelins, Oscar Lalo

Ma note :

La Grande Histoire de la seconde guerre mondiale aura sûrement laissé dans l’ombre de la barbarie humaine un tas de petites histoires, de drames marginaux, probablement même de drames individuels. Dans ces petites histoires, qui ne parviennent jamais à aller plus loin qu’un livre épisodique, un article de presse ou un documentaire de temps en temps, et qui ne marquent pas les esprits qui ne peuvent assurément pas tout retenir de cet héritage dont on se passerait volontiers, se cache celle des orphelins du Reich. Ces enfants nés, puis parfois tués avec la même compassion que les adultes, de la folie des hommes du régime nazi.

Ce sont dans des Lebensborn, sortes de maternités de l’association contrôlée par la SS et fondée par Himmler lui-même en 1935, que ces enfants sont nés. L’objectif était alors d’assurer une lignée aryenne pure, une race supérieure qui aurait dirigé et prospéré au sein de ce Reich millénaire. Derrière la vitrine d’un organisme chargé de pousser les couples à procréer, se tenait en réalité une impitoyable organisation nazie, qui en plus de faire procréer les femmes, volait des enfants dans des territoires pour les rapatrier sur ces orphelinats où ils étaient triés : ceux pouvant être germanisés étaient mis à l’adoption, les autres servaient de cobaye aux médecins ou de main d’œuvre s’ils n’étaient pas directement abattus.

Les femmes de ces centres, les « fontaines de vie », servaient bassement de génitrices qu’elles soient d’accord où non, et étaient mélangées à des soldats SS lors de soirées afin que l’accouplement (peut-on employer un mots moins scientifique pour décrire la rencontre ?) se produise. Dans ces centres, l’accouchement était souvent anonyme, et le peu d’archives qui furent tenues furent de toute façon brûlées par les SS lorsqu’ils abandonnèrent les enfants à leur sort à l’approche des alliés.

Oscar Lalo donne ici voix à Hildegar Müller, personnage figuratif de ces enfants dont personne n’a voulu à la libération, et qui cherche, avec l’aide d’un script, à raconter son histoire, à mettre des mots sur sa vie, son absence d’identité, de filiation. Car c’est l’un des drames de ces enfants qui n’ont rien demandé à personne : héritage encombrant d’un passé qu’on a rapidement voulu rayer, ils sont les seuls à n’avoir jamais obtenu le statut de victime dans cette guerre. Un roman très vite lu, chaque page ne contenant que quelques lignes, qui au total représente l’équivalent d’une longue nouvelle mais qui est superbement mise en mots par l’auteur, que j’ai découvert par la même occasion. A lire, assurément !

La race des orphelins, d’Oscar Lalo, a paru le 20 août 2020 aux éditons Belfond.

Les Lumières d’Oujda, Marc Alexandre Oho Bambe

Ma note :

Dans la flopée de titres parus lors de la rentrée littéraire, je ne m’étais pas arrêté sur Les Lumières d’Oujda et je n’avais pas particulièrement entendu parler de ce livre, jusqu’à ce que ma libraire Marie-Odile ne me le recommande chaudement ! Je n’arrête pas de le dire, mais qu’est-ce qu’on ferait sans nos librairies ? Pour celles et ceux qui lisent ce blog (à vrai dire je me demande parfois si quelqu’un lit ces chroniques, où si je les écris pour la postérité de ma mémoire défaillante) et qui vivraient en Vendée où pas loin, l’auteur sera en lecture slash dédicace slash rencontre avec ses lecteurs à la librairie Agora à La Roche-sur-Yon le 14 octobre de 16h30 à 18h30. Il poursuivra cette rencontre en ville dans un café à partir de 19h15 pour celles et ceux qui n’auront pu assister à la rencontre en librairie.

Mais bon, revenons-en à ce livre. Si vous ne l’avez jamais feuilleté, sachez qu’il est écrit comme rarement, à savoir dans un mélange de slam et de littérature. C’est original, ça donne une certaine poésie à la lecture, une mélodie très particulière et pour ce roman aussi, je me suis parfois surpris à lire à voix haute dans mon salon. J’avais même pensé, sur la fin de ma lecture, à écrire une chronique sous la même forme, mais j’en suis malheureusement bien incapable.

Un livre,
Unique
Un livre,
Magique
Un livre qui,
Parle de ceux qui,
Fuyant la misère et la guerre, voient
Leurs rêves se noyer dans,
La mer.

Bref, c’est difficile. Un livre sur l’exil et l’espoir, mais surtout un livre sur l’amour, l’amour des femmes, l’amour d’une femme en particulier. Il y est question des migrants, des réfugiés, ces « fugees » qui nous accompagnent pendant toute la lecture sans avoir beaucoup la parole malheureusement, pour lesquels le narrateur traverse les pays de conférence en conférence pour arracher des accords, des financements, des promesses. Des solutions, pour éviter ces milliers de morts face auxquels on choisit tous de tourner la tête pudiquement, dans une glaciale indifférence.

Pourquoi on part ?
Parce qu’on a grandi du côté de la nuit sombre
Privé du soleil de la tendresse
Et qu’on pense avoir droit, nous aussi,
À la lumière du jour, ou tout au moins à son ombre

Le récit est assez vite lu, j’ai aimé les rythmes différents selon les chapitres. Ceux, mélodieux et aériens, oscillants entre la musique et la poésie, et ceux qui, d’un bloc condensé, me surprenaient quand je tombais nez à nez face à eux, pensant que j’allais avoir un mal fou à gravir ces chapitres compacts mais pour autant aussi agréables à lire. Dans l’ensemble, c’est une belle lecture, mais j’ai parfois été un peu perdu dans les lieux, et j’avoue ne pas avoir saisi avec exactitude le parcours du personnage principal. Un roman étonnant qui m’a permis de découvrir un auteur délicieux à écouter et à lire !

Les Lumières d’Oujda, de Marc Alexandre Oho Bambe, un roman publié le 19 août 2020 aux éditions Calmann-Lévy.

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