Ma note :

La mémoire est une faculté magique et insaisissable dans sa vaste complexité, on croit parfois se souvenir de quelque chose et en réalité, on se souvient de l’interprétation de cette chose. Parfois, on retient des détails inutiles, tant de choses insignifiantes qui peuvent rester graver là des années, alors qu’on aimerait pouvoir revisiter certains moments de notre vie à l’identique et que notre mémoire ne nous en offre que des bribes, des parcelles et parfois même, le néant. Et puis il y a ce que notre mémoire conserve, ce qu’elle garde évidemment mais qui ne nous est pas accessible à la demande, comme quand on butte sur un mot, bien sûr qu’on le connaît ce mot, mais c’est quoi déjà ? On l’a sur le bout de la langue. Ma mémoire, dans les premiers chapitres de L’audacieux Monsieur Swift, elle m’a fait imaginer Pierre Niney dans le rôle de ce vil Maurice Swift, au fond de moi je me disais « il serait parfait pour ce rôle, je crois, il a la beauté insolente et le talent d’acteur . Je souriais de ma trouvaille, sans pour autant réussir à m’enlever cette impression de déjà vu, de déjà lu. J’ai pensé, « il doit y avoir du Philippe Besson dans tout ça, ce rapport aux jeunes hommes séducteurs et intrépides » , et l’affaire était close.

La mémoire est formidable, je vous le disais, car parfois on ne se souvient pas d’un fait, en tout cas on n’a pas conscience de ce souvenir, et pourtant c’est là, enregistré dans un dédale de neurones. Et ça m’a frappé quand j’ai cherché dans la filmographie de Pierre Niney, car j’avais des images de lui en Maurice Swift dans cette villa en Italie, manipulateur, séducteur, prêt à tout pour parvenir à ses fins. Et c’était là, évidemment ! Comment avais-je pu ne pas me souvenir que ce livre faisait écho au film Un homme idéal ? Cette histoire d’un aspirant écrivain sans talent qui vole l’histoire d’un autre pour en faire un succès littéraire, et qui confronté à l’attente d’autres écrits se sent acculé face à la supercherie dans laquelle il s’est empêtré. Déjà en 1942, Henry Troyat écrivait une fiction sur ce thème, La mort saisit le vif.

J’ai retrouvé ce même plaisir en lisant L’audacieux Monsieur Swift, sous la plume de John Boyne, un écrivain que j’aime à lire et qui ne m’a jamais déçu. J’ai détesté ce Maurice Swift, dans sa flamboyance, sa perfidie, son arrivisme, sa séduction, ses manipulations, et pour tous ces crimes glaçants qu’il a commis pour maintenir l’illusion de son obsession : devenir un écrivain célèbre. Plusieurs fois, j’ai refermé ce livre en me disant « mais bon sang c’est pas possible ! Où va-t-il s’arrêter ?« , j’ai littéralement ressenti une haine profonde et viscérale pour cet anti-héros. Moi aussi, comme lecteur, il m’avait berné : j’avais espéré une romance furtive entre l’élève et le maître, un de ces amours interdits qui aurait pu faire les gorges chaudes d’un roman d’après guerre. Mais non, rien, juste un habile escroc dénué de remords.

C’était quelque chose, cette lecture. Une sacré épopée, beaucoup d’émotions contradictoires, de la tendresse comme de l’aversion, un roman incroyablement riche et bien écrit qui m’a tenu en haleine d’un bout à l’autre et dont j’ai savouré le dernier chapitre avec la concupiscence sadique des victimes enfin vengées. Ne le ratez pas, il fait déjà parti de mes meilleurs romans de 2020.

L’audacieux Monsieur Swift, de John Boyne, est publié au Royaume-Uni en février 2019 sous le titre « A Ladder to the Sky » . Il est publié en France en février 2020 aux éditions JC Lattès dans une traduction de Sophie Aslanides.

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