L'Homme Qui Lit

À propos des livres

Catégorie : Rentrée littéraire 2016

Là où les lumières se perdent, David Joy

Ma note :

David Joy - Là où les lumières se perdent« La vie dans laquelle j’étais né semblait avoir été gravée dans le marbre à l’instant où mon nom de famille avait été griffonné sur mon acte de naissance » , nous lance en guise d’avertissement Jacob McNeely. C’est que, dans le comté de Caroline du Nord où il vit avec son père Charly, porter ce nom condamne à une sorte de malédiction, celle d’être jugé comme un moins que rien, au mieux, ou comme un délinquant, au pire. Et toujours, d’inspirer la peur et le dégoût autour de soi.

« J’avais été chié par une mère accro à la meth qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait » . Alors que son père est un des gros dealers de meth de la région, le môme grandit à ses côtés en apprenant quelques règles simples, ne faire confiance à personne, ne jamais se retourner, être toujours sur ses gardes. Pour son père, Jacob est une sorte de relève, et c’est désormais à lui qu’il confie la mission de corriger un de leurs associés à la langue trop pendue.

Dans cette vie jalonnée de ratés, Jacob trouvera pourtant une raison d’espérer, de rêver à un avenir meilleur, à une vie différente que celle à laquelle son nom et ses origines le destinent. C’est Maggie, une voisine avec qui il a grandit et dont il est éperdument amoureux malgré leur récente séparation, qui lui donne l’envie de tout changer. « Maggie savait d’où je venais, elle savait ce qu’on cherchait à faire de moi, et elle croyait tout de même que je pourrais m’en sortir » .

Seulement rien n’est jamais simple dans la vie, encore moins pour ceux qui ont grandi en tournant le dos à la chance, et lorsque le passage à tabac merdera dans les grandes largeurs, Jacob n’aura pas d’autre choix pour s’en sortir que de couper les liens, se libérer de ses entraves : il va devoir affronter son père.

Premier roman d’un jeune écrivain américain, Là où les lumières se perdent nous plonge dans une vie de malchance. C’est un récit noir de crasse et rouge du sang versé, où la lumière apparaît au bout d’un interminable tunnel, insaisissable espoir d’une vie différente, folle utopie d’échapper à sa destinée. Un roman sur le désir de rédemption, sur l’amour, sur le destin et sur cette putain de vie, qui parfois prend plus qu’elle ne donne. Un excellent premier roman d’un auteur dont il faut absolument suivre les prochaines publications, et qu’on ne manquera pas j’en suis certain, de retrouver bientôt au cinéma.

Là où les lumières se perdent, de David Joy, est publié aux États-Unis en mars 2015 sous le titre « Where all light tends to go » . Il paraît en France le 25 août 2016 aux éditions Sonatine dans une traduction de Fabrice Pointeau.

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Police, Hugo Boris

Ma note :

Hugo Boris - PolicePeu de professions vous exposent à la fascination et à la haine au quotidien. Les policiers français subissent la schizophrénie sociale d’un pays qui change de cible au gré du vent médiatique : on les applaudit pour les encourager après les attentats, on pleure leurs morts lors d’évènements dramatiques, on les caillasse sans vergogne lors des manifs, on les méprise lorsque l’exercice de leur profession vient déranger les petits arrangements qu’on prend avec la loi, on les suspecte d’être tout à la fois ignares, alcooliques, ripous et violents. Un amour vache, dira-t-on.

Hugo Boris nous plonge en immersion dans une mission ordinaire d’un équipage lambda de la police nationale, trois policiers comme on en croise tous les jours sans forcément y prêter attention. Virginie, la femme tourmentée par une grossesse non désirée qu’elle s’apprête à stopper, Aristide, le beau tas de muscles à la grande gueule, qui tente par tous les moyens de rester dans le giron de celle qu’il a réussi à mettre dans son lit un soir, et Erik, le major et chef d’équipage qui passe pour un vendu à la solde de sa hiérarchie.

Alors que l’incendie fait rage au Centre de Rétention Administrative de Vincennes, où s’entassent les immigrés clandestins en attente de décision de reconduite à la frontière, tous les trois se retrouvent embarqués pour une escorte d’un tadjik jusqu’à l’aéroport Charles de Gaulle. Cette mission en apparence banale, répétée des dizaines de fois par jour par des équipes spécialisées, va profondément transformer le destin de ces trois policiers, qui verront leurs certitudes voler en éclat.

C’est un roman qui se lit rapidement, deux cent pages qui nous plongent dans l’habitacle de cet équipage hétéroclite et plus complexe qu’il n’y paraît, à la manière d’un documentaire télévisé. L’histoire est touchante et empreinte d’humanité, ne verse pas dans le pathos, et nous rappelle, s’il en était besoin, que sous cet uniforme jamais assez bien taillé ne se cachent que des hommes et des femmes ordinaires, passionnés par un métier qui les use, et parfois même bien incapables de cacher leur sensibilité derrière leur gilet pare-balles.

Police, de Hugo Boris, est publié le 24 août 2016 aux éditions Grasset.

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Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue

Ma note :

Imbolo Mbue - Voici venir les rêveursNous sommes en 2007, en pleine crise financière des marchés américains. Jende Jonga est un camerounais originaire de Limbé, une station balnéaire anglophone située en bord de mer, et résidant illégalement sur le sol états-unien après que son visa ait expiré. Après plusieurs années à vivre de petits boulots, son cousin Winston lui obtient un entretien avec Clark Edwards, un associé de la banque d’investissement Lehman Brothers. Lorsque ce dernier l’engage comme chauffeur pour la famille, la vie de Jende s’en voit bouleversée.

Sa femme Neni et leur fils de six ans vont enfin pouvoir jouir de sa prospérité nouvelle, et la famille réfugiée dans un minuscule deux pièces de Harlem imagine déjà la Green Card à portée de main, leur ouvrant alors toutes les perspectives de réussite et de bonheur. Neni travaille dur pour espérer débuter un jour ses études afin de devenir pharmacienne, et ce nouvel emploi au service des Edwards les soulage des difficultés financières.

Entre Jende et son patron Clark, un respect mutuel s’établit, et les deux hommes partagent même quelques bons moments, ainsi que quelques secrets. C’est que, malgré leurs positions si distinctes, ils savent s’appuyer sur ce qui les rassemble : une certaine vision de la morale, le plaisir simple d’un coucher de soleil, le sens de la famille.

Mais pour les Jonga, l’attente de la réponse des services de l’immigration concernant leur demande d’asile, se fait chaque jour un peu plus difficile, l’épée de Damoclès d’une expulsion étant toujours bien présente, et « ils perdraient la chance de grandir sur une terre merveilleuse, peuplée de rêveurs » . Chez les Edwards, tout prend l’eau, et les tensions professionnelles de Clark à propos de sa banque, alors en plein remous, n’aident pas à apporter de la stabilité à son couple. Alors que tout vacille, vers quoi se tourneront-ils pour ne pas s’effondrer ?

Premier roman d’une camerounaise elle-même originaire de Limbé et partie étudier aux États-Unis en 1998, Voici venir les rêveurs s’est fait remarquer lors de la Foire du livre de Francfort il y a deux ans, et l’éditeur américain l’a alors acheté pour un joli montant. Réjouissons-nous qu’il sorte en France cinq jours avant les États-Unis, car ce magnifique roman est un des immanquables de cette rentrée littéraire, une magnifique histoire pleine d’humanité, confrontant deux hommes à l’American Dream. C’est beau, c’est touchant, c’est bruyant comme une avenue de Manhattan, ça sent la cuisine africaine à chaque page, et j’ai lu chaque dialogue en imaginant la voix chantante et mélodieuse d’Alain Mabanckou. Bref, c’est un coup de coeur : vous allez adorer !

Voici venir les rêveurs, de Imbolo Mbue, est publié aux États-Unis le 23 août 2016 sous le titre « Behold the Dreamers » . Il est publié en France le 18 août 2016 aux éditions Belfond dans une traduction de Sarah Tardy.

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Déserteur, Boris Bergmann

Ma note :

Boris Bergmann - DéserteurDans un avenir fictif, mais ô combien tangible, la France déclare une guerre totale au terrorisme après une vague d’attentats meurtriers, et pour contenter un électorat en mal de vengeance, le gouvernement utilise une armée de drones pour bombarder sans relâche l’ennemi dans son propre camp.

Notre narrateur, génie de l’informatique et hacker sans aucune morale, qui « fait partie d’une génération pour qui toute technologie est organique » , rejoint les drapeaux après une rupture sentimentale lui ayant laissé l’amer goût de la revanche. Aucun patriotisme chez cet homme mystérieux dont on ne sait presque rien, sinon qu’il s’engage pour l’argent, et prend un certain plaisir à programmer chaque jour dans des bureaux climatisés à Paris des codes servant à assurer cette guerre propre qui se joue à distance, devant des écrans et joystick à la main.

Quand il est envoyé sur le terrain pour une mission au Moyen-Orient, il découvre l’aberration de cette guerre moderne et clinique, où les drones assument les risques à la place des soldats. C’est au côté de jeunes militaires à la ferveur blessée qu’il passe ses journées, et tandis qu’il programme ces avions sans pilote, eux s’ennuient du combat, de cet essentiel corps à corps avec l’ennemi.

Lentement, l’auteur transforme le récit, et ce qui aurait pu passer pour une altération de la réalité, une discrète anticipation, devient science fiction, et l’essor des machines sur l’homme se fait angoissant lorsque l’on découvre que certaines de ces machines ultra-secrètes sont totalement autonomes, et se passent de contrôle humain. Quand survient l’inéluctable mutinerie, l’armée n’hésite pas à laisser les drones sacrifier les hommes, quitte à faire passer la tuerie pour un assaut terroriste supplémentaire. Dans ce terrain hostile, notre hacker saura-t-il seulement sauver sa peau ?

Déserteur est un récit atypique, glissant au fil des pages dans un univers de science fiction. La langue est belle et maîtrisée, et j’ai pris un réel plaisir littéraire à la lecture de ce roman, qui s’est achevé d’une traite. Le propos est intelligent, et interroge avec justesse sur ces guerres modernes, où chaque militaire mort au combat porte le poids de l’échec de la Nation à protéger ses soldats lors de ses conflits. Un roman actuel et lucide, mon premier de la rentrée littéraire 2016, qui place d’emblée la barre haute !

Déserteur, de Boris Bergmann, est publié le 17 août 2016 aux éditions Calmann-Lévy.

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