L'Homme Qui Lit

À propos des livres

La vie serait simple à Manneville, Pierre Cochez

Ma note :

Pierre Cochez - La vie serait simple à MannevilleManneville, c’est une maison de famille en Normandie, un refuge à quelques heures de Paris qui accueille les souvenirs heureux de Bruce, ceux d’étés passés avec ses sœurs, ses cousins et ses parents. Manneville, où la vie serait évidemment plus simple tant le quotidien y est si doux, fait de détente et de fous rires, comme coupé d’un monde où tout est plus compliqué, plus sombre et plus fragile.

C’est l’été, et Bruce est en plein deuil de cet ami fauché par une voiture, cet ami avec qui il aura connu les premiers émois, ceux bercés par la candeur de la découverte, quand les caresses et le désir ne compliquent encore rien, n’appellent ni tabou ni vie cachée. C’est l’été, et malgré la tristesse et l’insouciance, Bruce se prépare à quitter Manneville pour l’Angleterre, où ses études le conduiront à Oxford.

Il y fera la rencontre d’Alexander, un grand roux à la veste en tweed respecté pour ses talents sportifs, dans les bras duquel il oubliera ses premiers amours que la vie a contrarié. Alexander, l’ami féringien qui sera accepté par tous, sans que la proximité entre les deux garçons ne soulève de questions, même à Manneville où il est évidemment convié lors des vacances scolaires.

J’ai rencontré l’homme frère, ami, amant. Je l’ai choisi et il m’a choisi.

Pourtant, l’histoire entre Alex et Bruce est impossible, le premier ayant choisi de ne pas affronter le rejet et la vie dans la marge, pour tenter malgré son inclinaison naturelle, d’aller voir ce que l’autre camp peut lui offrir. L’espoir d’une vie normale, d’une vie plus simple, surtout. Bruce va alors profiter de son travail de journaliste pour s’exiler loin d’une histoire dont il n’arrivera pourtant pas à tourner la page. Des Féroé au Mozambique en passant par le Salvador, il parcourt le monde pour l’AFP en tentant, quand l’occasion se présente, d’oublier le bel Alexander dans les bras de garçons d’un soir.

Je marchais le long des arbres, pour me coucher les bras en croix en regardant la nuit. Comme avant cette histoire évaporée. J’étais ridicule ou mort, au choix. Mon ventre se serrait. J’étais seul et ce n’était pas juste.

Cette histoire d’amour bancale est également le témoin, dans les années 80, de l’arrivée de cette maladie terrible qui emportera une flopée de jeunes homosexuels avec elle. Comme si la vie n’était pas déjà assez compliquée des amours contrariés, il aura fallu que la nature s’en mêle. Pierre Cochez signe là un roman tout en mélancolie, à l’écriture doucement poétique, dans lequel il laisse un peu de lui-même avec ce jeune journaliste ayant parcouru le monde. Un roman plein de tendresse dans lequel je me suis laissé bercer sans ennui.

La vie serait simple à Manneville, de Pierre Cochez, est publié le 13 avril 2017 aux éditions Les Escales.

La Veuve noire, Daniel Silva

Ma note :

Daniel Silva - La Veuve noireLe terrorisme islamique est une réalité que nul ne pourrait nier, pas même un président étranger sceptique de tout et fervent utilisateur de « faits alternatifs » . L’Europe en général, mais surtout la France, est la cible régulière d’attaques d’ampleurs variées, visant toutes à instaurer la même panique, la même crainte. Daniel Silva, qui est envoyé spécial pour la chaîne américaine CNN et réside en Floride avec sa famille, précise dans un préambule fort utile que La Veuve noire a été en partie écrit avant les terribles attentats de novembre 2015, et que la triste concordance entre son récit de fiction et les évènements qui se sont produits sur le sol français par la suite ont été de nature à l’interroger sur la poursuite ou la modification de son travail d’écriture.

A Paris, dans la célèbre rue des Rosiers, le centre spécialisé dans la recherche sur l’antisémitisme en France, dirigé par Hannah Weinberg, est la cible d’une attaque terroriste sans précédent : une bombe de plus de cinq cent kilos souffle la rue et plusieurs immeubles environnants, tandis que la déflagration plonge la capitale dans la sidération. Le silence de mort qui suit immédiatement l’explosion laisse rapidement place aux bruits saccadés des coups de feu tirés par le commando terroriste qui abat méthodiquement les derniers et rares survivants du carnage, dont Hannah Weinberg.

En Israël, Gabriel Allon apprend la nouvelle alors qu’il est en pleine restauration d’un chef d’œuvre dans un musée. L’espion, qui doit reprendre dans les jours qui viennent la direction des services de renseignements de l’état hébreu, est touché, d’autant plus que Weinberg était son amie. Le premier ministre lui confie alors la mission de collaborer avec les français afin de retrouver Saladin, énigmatique leader qui est à l’origine des attentats.

Avec ses collègues du Bureau, il décide que la meilleure façon de faire tomber Saladin est d’infiltrer Daesh avec un de ses agents. Ce sera Natalie, une jeune médecin urgentiste de Jérusalem, française d’origine, qui sera approchée par Gabriel et son équipe. Pour infiltrer le groupe terroriste, elle va devoir devenir Leila, une médecin française d’origine palestinienne, veuve d’un combattant du califat, bien décidée à prendre sa revanche contre les juifs…

Terriblement ancré dans la réalité mondiale, La Veuve noire est l’implacable récit d’une lutte à armes inégales entre les services de renseignements du monde entier, désireux de protéger leurs démocraties en évitant les attentats, et les terroristes de Saladin, bien décidés à plonger le monde dans le chaos afin d’étendre les frontières du califat. J’ai dévoré ce livre, suivi avec passion la transformation de Natalie en Leila, vécu l’infiltration et les évènements qui suivent comme si j’étais moi-même au cœur de l’action. Le livre est haletant malgré la morbidité évidente du sujet, et c’est écrit avec une main de maître. Coup de cœur dans la catégorie « roman d’espionnage » !

La Veuve noire, de Daniel Silva, est publié aux États-Unis en juillet 2016 sous le titre « The Black Widow » . Il est publié en France le 5 avril 2017 aux éditions HarperCollins France, dans une traduction de Philippe Mortimer.

Normal(e), Lisa Williamson

Ma note :

Lisa Williamson - Normal(e)L’adolescence est un âge ingrat, celui de la lente et douloureuse transformation d’une chenille indifférenciée, un peu balourde, enfant de ses parents, en un jeune et frêle papillon prêt à voler vers le monde et vers l’indépendance. Un temps « qui ne laisse un bon souvenir qu’aux adultes ayant mauvaise mémoire » , disait le cinéaste François Truffaut. Autant dire qu’en période de plein paradoxe où les adolescents se normalisent tous pour devenir différents, être en dehors des normes expose au rejet, au mépris, à la violence verbale ou physique.

Pour David Piper, le quotidien n’est pas très joyeux. À quatorze ans, son corps commence à montrer des signes de masculinité qui échappent à son contrôle, et chaque jour David note dans un carnet secret les diverses mensurations de ce corps qui évolue, mais pas comme il le souhaiterait. Ses parents comprennent bien que leur fils est mal à l’aise, et ils prennent ses drôles de manies pour des signes d’homosexualité, sauf qu’ils « ont tout interprété de travers (…), parce que je ne suis pas gay. Je suis juste une fille hétéro coincée dans un corps de mec » .

Les choses changeront pour un temps avec l’arrivée dans l’établissement plutôt huppé de Leo Denton, un étudiant ténébreux et solitaire, dont la légende veut qu’il ait été exclu de son précédent collège situé dans un quartier populaire après avoir découpé le doigt d’un de ses professeur avec une mini-scie… Se tenant à l’écart des autres étudiants, Leo suscite autant de curiosité que de crainte, et lorsqu’il défendra David alors qu’il se fait malmener au self par un des idiots populaires, il fera craquer Alicia, qui ne le laisse pas indifférent non plus.

David et Leo profiteront de leurs heures de colle pour faire connaissance et tisser un solide lien d’amitié, scellé par le partage d’un secret de nature à les rapprocher. Mais parce que rien n’est jamais simple, les secrets feront surface et viendront ajouter de l’huile sur le feu de leurs rapports tumultueux avec leurs autres camarades.

Pour sa première incursion dans le genre « young adult » , Lisa Williamson s’attaque à un sujet difficile, pas vraiment consensuel, mais qu’elle connaît bien pour avoir travaillé dans un service chargé des questions d’identité de genre au sein du système de santé britannique. Un roman pour ado et jeunes adultes qui parle de la différence mais surtout des genres, de deux adolescent(e)s aux identités contrariées, et qui soulève la question transgenre à l’âge des grands chamboulements, c’est audacieux ! L’histoire est touchante et agréable à lire, et accessible dès 13 ans.

Normal(e) de Lisa Williamson est publié au Royaume-Uni en janvier 2015 sous le titre « The Art of Being Normal » . Il est publié en France le 29 mars 2017 aux éditions Hachette Romans dans une traduction de Mathilde Tamae-Bouhon.

La cité des miroirs, Justin Cronin

Ma note :

Justin Cronin - La Cité des miroirsJ’ai débuté  la lecture de La cité des miroirs avec des sentiments assez ambivalents : le plaisir immuable de me lancer dans une nouvelle aventure, et de découvrir un roman dont le résumé m’avait beaucoup plu sur le site de l’éditeur, qui entraient en collision frontale avec un court prologue un peu lourd, écrit dans le style d’un texte religieux, et qui m’a rapidement permis de comprendre que je rentrais dans une trilogie… par son dernier tome !

Passés les premiers chapitres d’un roman fleuve de plus de 800 pages, il fallait que je me rende à l’évidence : j’en avais pour un sacré moment, mais j’allais adorer.

Je serai tenté de parler de science-fiction pour caractériser ce livre, un genre un peu fourre-tout qui en général me rebute, mais je ne suis pas assez fin connaisseur pour être certain que ce soit adapté. L’auteur lui, parle de « speculative fiction » pour caractériser cette trilogie à mi-chemin entre une saga sur les vampires et une épopée post-apocalyptique comme dans la célèbre série The Walking Dead.

Une chose est sûre, même sans avoir lu les deux premiers tomes : autour de ces dernières années, un scientifique américain, Tim Fanning, s’est fait contaminer par un virus lors d’une expédition dans la jungle. A l’avenir, cet homme deviendra Zéro, sorte de vampire ayant projeté un funeste destin sur le monde. De ce qu’on comprend d’épisodes que le roman ne détaille pas, et qu’on imagine faire parti des deux premiers tomes, douze détenus extraits du couloir de la mort ont servi de cobaye dans un projet de recherche du gouvernement afin de tester des formes modifiées du virus. Ils se feront appeler Les Douze.

Suite à l’expérience, et pour essayer de résumer rapidement, le virus s’est propagé sur Terre, tuant des milliards d’individus, en contaminant un paquet d’autres qu’on appelle les virules, et qui ne sont pas très très sympas… Dans ce troisième tome, les virules semblent avoir disparus, Les Douze ont été tués par Amy, et finalement les derniers survivants se sont organisés en quelques poches de population qui tentent de reprendre une vie normale. Ambiance The Walking Dead garantie.

Sauf que Fanning, le monstre à l’origine de tout, qui trône dans un New-York vide d’habitants, a mis au point un plan visant à tuer Amy, dernier espoir d’une humanité au bord de l’extinction.

Je suis mort et j’ai été ramené à la vie, la plus vieille histoire du monde. Je suis revenu de la mort et qu’ai-je contemplé ? J’étais dans une pièce baignée de la lumière la plus bleue qui soit – un bleu pur, céruléen, le bleu qu’aurait le ciel s’il était marié à la mer.

Ce bouquin est bluffant, et il faut s’accrocher ! Outre le fait que l’histoire soit bien écrite, et bien traduite, j’ai été totalement absorbé par les différentes parties du récit, avec une mention toute particulière au récit du souvenir qui hante Fanning, qui serait presque un roman dans le roman. C’est une histoire finalement pas tant « fantasy » que ça, car il s’agit avant tout du destin d’un groupe d’hommes et de femmes qui tentent de survivre, de faire durer l’humanité, face à une menace aussi folle qu’effrayante. J’avais débuté ce livre avec des sentiments troubles, mais je l’ai terminé avec un sentiment très clair : la tristesse de devoir me séparer de ces personnages auxquels je m’étais attaché au fil de ces heures de lectures. C’était long, mais c’était génial !

La cité des miroirs, de Justin Cronin, est le troisième et dernier tome de la saga Le Passage. Il publié en mai 2016 aux États-Unis sous le titre « The City of Mirrors » et est publié le 16 mars 2017 en France aux éditions Robert Laffont, dans une traduction de Dominique Haas.

Là où tu iras j’irai, Marie Vareille

Ma note :

Marie Vareille - Là où tu iras j'iraiJ’ai découvert Marie Vareille sur Instagram, cette galerie d’art improvisée pour photographes amateurs qui a transformé depuis quelques mois les comptes influents (comprendre « avec le plus d’abonnés » ) en véritables vitrines publicitaires à pas cher, pour une montre, une marque de fringues, un soda à la mode, … Les éditeurs l’ont bien compris, les lectrices ont elles aussi un pouvoir de prescription auprès d’une vaste communauté d’amoureux du livre, par le biais de photographies à la savante mise en scène mettant en avant leur lecture du moment. Preuve que le procédé est efficace : il m’a permis de m’intéresser à Là où tu iras j’irai, un livre qui a envahi mon flux Instagram à sa sortie.

Isabelle a 32 ans, elle vit à Paris avec son copain Quentin qui a un peu tout de l’homme idéal, puisqu’il survit depuis plusieurs années à ses multiples névroses, à la stagnation de sa carrière d’actrice et à son éternel côté adolescente. Il est même tellement amoureux qu’il la demande en mariage, plongeant Isabelle dans la panique la plus complète à l’idée de devoir faire des enfants, et de se jurer un amour infaillible jusqu’à la mort. D’un coup d’un seul, Isabelle a 32 ans et se retrouve célibataire.

En galère financière, elle est contrainte d’accepter une drôle d’offre d’emploi : Adriana, fille d’un grand réalisateur, lui propose contre une très jolie somme d’argent de se faire engager comme nanny en remplacement de l’habituelle qui est malade, afin de séduire son père et de l’empêcher d’épouser sa fiancée. Un rôle à sa portée, lui promet-elle.

Elle part donc en Italie pour deux semaines de vacances hors norme avec la famille Kozlowski, avec la tâche de s’occuper de Nicolas, petit garçon de 8 ans qui ne prononce pas un mot depuis le décès de sa mère. Pour Isabelle, qui déteste les enfants, la corvée ne s’annonce pas aussi simple que ça, mais lui réserve tout de même de belles surprises…

Là où tu iras j’irai est une lecture très rafraichissante, et j’ai beaucoup rigolé des mésaventures de cette adulescente très spontanée. Il faut reconnaître à Marie Vareille un certain talent pour faire vivre un personnage atypique, et même si l’histoire a quelques fois des accents un peu burlesques, j’ai apprécié cette légèreté d’une auteur de ma génération. Une affaire à suivre !

Marie Vareille au Printemps du Livre de Montaigu (04/2017)

Là où tu iras j’irai, de Marie Vareille, est publié le 15 mars 2017 aux éditions Mazarine.

Le murmure des éoliennes, François Bossis

Ma note :

François Bossis - Le murmure des éoliennesLes éditeurs régionaux, comme toutes les petites maisons d’éditions, souffrent de leur visibilité réduite dans un marché du livre aussi concurrentiel que prolifique, où les crises de boulimie éditoriales que représentent les sempiternelles rentrées littéraires forcent les maisons d’édition à se livrer à de véritables guerres marketing pour faire vendre du papier, avoir la meilleure visibilité en librairie ou la couverture presse la plus étendue possible. Difficile, dans ce contexte, de réussir à faire connaître ses auteurs. Un constat frustrant, surtout lorsque l’on déniche dans un salon littéraire un livre comme Le murmure des éoliennes.

Paul est psychiatre à Paris, et hérite à quarante-cinq ans d’une maison sur la côte atlantique, léguée par un oncle au même prénom que lui dont il n’avait jusque là jamais entendu parler. Pour ce père de famille divorcé, orphelin de ses deux parents, découvrir si tard que son père avait un frère jumeau ne sera pas sans remous. « On s’est construit sur un mensonge, un manque, et on se met à vaciller » . Dans la maison de l’oncle décédé, ce sont des souvenirs d’une vie qu’il n’a jamais soupçonnée qui l’assaillent, comme cette photo de son père et de son oncle posant de part et d’autre de sa mère, qui l’attend sur le bureau, accompagnée d’une lettre testamentaire sur ce secret de famille.

Mon cœur se met à battre plus vite. Ce n’est pas évident de recevoir un courrier de quelqu’un que l’on n’a pas connu et qu’on ne connaîtra jamais, c’est comme un message de l’au-delà, la lumière d’une étoile morte.

Dans ce village qu’on imagine aisément situé à deux pas du littoral vendéen, Paul ira à la rencontre du souvenir de son oncle, médecin « des familles et des gens seuls » installé là quelques décennies plus tôt, et adopté par tous les habitants. Il y fera la rencontre de Claire, une jeune femme ayant bien connu son oncle, et qui connaît elle-même quelques moments difficiles dans sa vie de famille, sa sœur jumelle et elle devant accompagner un frère schizophrène, comme un volcan toujours au bord de l’éruption.

Ce sera, quelques temps après, son ami d’enfance qui le rejoindra dans la maison atlantique aux murs blancs et aux volets bleus, au pied des éoliennes. Blaise est abattu par une séparation à laquelle il ne s’attendait pas, et c’est auprès de son complice de toujours qu’il viendra chercher soutien et réconfort. Les deux hommes ne resteront pas insensibles aux charmes de Claire, et tandis que tous les trois courent ensemble régulièrement pour préparer le marathon de Paris, un triangle amoureux se dessine au fil des pages, comme une étrange résonance à un passé tenu secret.

La vie est multiple et imprévisible, concrète et rêvée, toujours instable, à construire, à reconstruire lorsque le hasard vient en détruire le fragile ordonnancement. La vie prend un malin plaisir à jouer, à redistribuer les cartes, c’est ce qui fait son drame et sa beauté.

Le murmure des éoliennes fut une très belle découverte, un roman riche de l’expérience de son auteur lui-même psychiatre en Vendée. Je  l’ai lu avec beaucoup de plaisir, tant pour ses trois personnages attachants, gravitant autour d’un secret de famille, que pour son écriture enivrante, aussi belle sur la forme que précise sur le fond. Un roman que je recommande fortement, et auquel il faut souhaiter un grand succès.

Le murmure des éoliennes, de François Bossis, est publié en mai 2016 aux éditions du Petit Pavé.

A Careful Heart, Ralph Josiah Bardsley

Ma note :

Ralph Josiah Bardsley - A Careful HeartLa littérature homosexuelle connaît, grâce au livre numérique, une véritable démocratisation au plan international. Alors qu’il fallait il y a quelques années encore chercher les quelques librairies « gay friendly » avec un rayon dédié, ce qui s’avérait difficile quand on vivait hors de Paris, et que les éditeurs étaient bien en peine de réussir à diffuser leurs titres dans les réseaux de distribution du livre, la dématérialisation permet aujourd’hui d’avoir accès de manière égale, sans discrimination territoriale et sans jugement, à une littérature LGBT. En français, mais également en anglais, puisque les États-Unis sont un gros pourvoyeur de fiction de genre. Je remercie d’ailleurs au passage Netgalley, la plateforme qui permet de mettre les blogueurs en rapport avec les éditeurs pour obtenir des titres à chroniquer, qui nous donne également accès au catalogue américain, me permettant donc ce vous parler de ce titre.

Travis et Stephen sont meilleurs amis depuis leur plus tendre enfance. Les deux garçons, nés à un mois d’intervalle, sont voisins dans un petit village isolé du New Hampshire, un état frontalier du Canada, quasiment à l’extrême nord-est des États-Unis. Pourtant les deux garçons ont un caractère bien différent, et si Travis est un sportif flamboyant, ami avec tout le monde, Stephen se fait plus discret, et préfère l’ombre à la lumière.

Après leurs études, qui les ont vu s’éloigner un peu, pour vivre leurs expériences chacun de leur côté, Travis et Stephen s’installent en colocation à Boston. Travis va travailler dans un gros cabinet financier et tomber sous le charme de Benson, un des directeurs de sa boîte, plus âgé que lui, charmant, sportif, fortuné… mais qui semble ne même pas le remarquer. Stephen intègre une boîte de communication, mais n’a pas le cœur à faire des rencontres après que son amourette avec Melanie se soit soldée par une cuisante rupture.

Pourtant, l’un et l’autre vont vivre une histoire d’amour. Travis et Benson finiront ensemble, dans une relation pathologique, où les coups pleuvent aussi fréquemment que les excuses, et que les promesses de lendemains meilleurs. Stephen, de son côté, se laissera charmer par Gabriel, un policier qui a craqué sur lui alors qu’il accompagnait Travis dans un bar gay. Une petite révolution, dans la vie de celui qui ne s’était jamais posé de question sur son orientation sexuelle. Préoccupé par son ami Travis, qu’il ne reconnaît plus, il va devoir agir pour le sauver de cette spirale destructrice avant qu’il ne soit trop tard.

A Careful Heart est une romance gay atypique. D’abord, les deux meilleurs amis ne finissent pas amoureux, contrairement aux habitudes de ce genre de romans, et j’ai été agréablement surpris de cette originalité là. Ensuite, il n’y a aucune scène de sexe, et c’est heureux, car il est parfois difficile de conseiller des romans étiquetés comme gays, sans avoir la crainte que les passages érotiques ne choquent un peu les lecteurs qui n’en ont pas l’habitude. Enfin, le roman est audacieux dans ses thématiques, car il est rare que l’on parle des violences conjugales au sein des couples de même sexe, alors qu’elles seraient selon les études jusqu’à deux fois plus fréquentes que dans les couples hétérosexuels. Un roman très agréable, sur l’amour et l’amitié, que j’ai lu quasiment d’une traite avec beaucoup de plaisir !

A Careful Heart, de Ralph Josiah Bardsley est publié aux États-Unis le 1er mars 2017 aux éditions Bold Strokes Books.

La fille d’avant, J.P. Delaney

Ma note :

JP Delaney - La fille d'avantC’est un peu le thriller du moment, soutenu par un marketing très actif et une presse globalement emballée, La fille d’avant se veut « thriller psychologique haletant » dans une ambiance minimaliste. Publié il y a quelques mois aux États-Unis, ses droits ont été vendus dans 35 pays et le réalisateur Ron Howard – qui a dirigé les adaptations des romans de Dan Brown au cinéma – a déjà acheté les droits du livre pour un passage sur grand écran. Un immense jackpot pour l’auteur et publicitaire britannique Tony Strong, qui publie régulièrement sous différents pseudonymes, comme celui d’Anthony Capella, au point que je ne sois pas tout à fait certain de savoir lequel des deux est son nom réel.

Le récit est construit autour de deux occupantes d’une même maison, Emma, qui n’y vit plus puisqu’on apprend rapidement qu’elle est morte, et Jane, qui en est l’actuelle locataire, et qui tâche justement de découvrir ce qui est arrivé à Emma. Le point commun qui réunit ces deux femmes, c’est Edward Monkford, un énigmatique architecte devenu adepte du minimalisme après que sa femme et son fils ne trouvent la mort sur le chantier de cette intrigante maison du One Folgate Street.

Monkford est un propriétaire atypique, qui choisit ses locataires à l’aide d’un questionnaire intimiste aussi surprenant que dérangeant. Si les agences de location ne savent pas vraiment quels sont les critères de choix de l’architecte, qui propose un entretien en dernier lieu aux candidats sélectionnés, on comprend relativement vite qu’il choisit surtout des femmes ressemblant énormément à son épouse décédée, et victimes d’un drame personnel. Emma, a par exemple été violée lors du cambriolage de son précédent appartement, tandis que Jane a dû mettre au monde un enfant mort-né.

Si les deux femmes ont partagé à des époques différentes ce même amant, elles ont surtout réussi à vivre dans une maison exigeante, au règlement drastique, interdisant par exemple d’avoir des livres. Inspiré de la méthode KonMari, qui vise à se débarrasser du superflu en vivant entouré de vide (à ce propos, le même éditeur propose un essai antagoniste, « De la joie d’être bordélique » de Jennifer McCartney), le One Folgate Street est une demeure épurée et bardée de technologie, dans laquelle la vie privée n’existe pas, puisque tout se commande à l’aide de HouseKeeper, une application intrusive placée sur son téléphone qui commande l’ouverture des portes, l’intensité de la lumière selon son humeur, la température de l’eau sous la douche, mais surveille également les recherches faites sur internet.

C’est une sorte de remake de Cinquante nuances de Grey en version thriller-déco que propose l’auteur avec La fille d’avant, une histoire aux ingrédients savamment dosés, de l’archi dominateur aux morts pas franchement expliquées, en passant par une palette de second rôles qui tous pourraient jouer un double jeu. Pour autant, le roman souffre d’un style un peu attendu, comme s’il avait été écrit pour être vendu au cinéma, et le dénouement, un peu tiré par les cheveux, m’a laissé sur ma faim. Pas de coup de cœur, donc.

La fille d’avant, de J.P. Delaney, est publié aux États-Unis en janvier 2017 sous le titre « The Girl Before » . Il est publié en France le 8 mars 2017 dans une traduction de Jean Esch.

L’imprévu, Chris Bohjalian

Ma note :

Chris Bohjalian - L'imprévuJe n’avais jamais entendu parler de Chris Bohjalian, un auteur américain prolifique et pourtant inconnu en France, puisque L’imprévu (« The Guest Room » ) est son dix-huitième roman publié, et qu’est déjà paru il y a quelques mois aux États-Unis son dix-neuvième titre ! C’est donc un regard vierge de tout a priori que j’ai posé sur ce roman, deuxième titre seulement publié en France. Et autant vous le dire tout de suite : je n’ai absolument pas été déçu !

La famille Chapman mène une existence relativement confortable, au sens américain du terme : Richard et Kristin habitent avec leur jeune fille Melissa dans une « majestueuse demeure de style Tudor dans ce qui était par pure coïncidence un lotissement entier de majestueuses demeures de style Tudor » , à deux pas de New-York. Richard travaille dans un gros cabinet spécialiste des fusions et des acquisition, ce qui lui permet d’assurer un certain confort financier à sa famille, qui jusque là n’a jamais vraiment connue de difficultés.

Pour l’enterrement de vie de garçon de son jeune frère Philip, il a proposé une soirée dans sa maison, tandis que sa femme et sa fille  profitent d’un week-end chez sa belle-mère à Manhattan. S’il était au courant qu’une strip-teaseuse, peut-être deux, agrémenterait sans surprise cette soirée pour son frère et ses amis, Richard Chapman n’aurait jamais pu imaginer que sa vie pourtant si tranquille serait sur le point de basculer à cette occasion.

Lorsqu’au cœur de la nuit, sa femme Kristin reçoit l’appel l’informant de la situation, elle comprend que rien ne sera plus pareil. Ils sont pourtant loin d’imaginer, à cet instant, la suite des évènements, et l’inexorable mécanisme de destruction qui s’est mis en marche.

Et c’est ce qui est passionnant dans ce roman que je n’ai pas pu lâcher avant de l’avoir terminé, de voir ce basculement, cette cascade de malchance s’abattre sur un type paisible qui n’a franchement rien demandé. Difficile d’en dire plus sur l’histoire sans trop en révéler, mais l’écriture est divinement perverse, j’ai été tenu en haleine au fil des innombrables retournements de situation que l’auteur a imaginé. Un excellent roman sur la prostitution, sur la responsabilité, sur une vie sous contrôle qui vole en éclat. Immanquable !

L’imprévu, de Chris Bohjalian, est publié aux États-Unis en janvier 2016 sous le titre « The Guest Room ». Il est publié en France le 2 mars 2017 aux éditions du Cherche-Midi dans une traduction de Caroline Nicolas.

Celui qui est digne d’être aimé, Adbellah Taïa

Ma note :

Abdellah Taïa - Celui qui est digne d'être aiméJ’ai toujours été sensible à la plume d’Abdellah Taïa, même si tous ses romans ne m’ont pas touché avec la même intensité, ou pour les mêmes raisons. Il y a pourtant une constante solide à son œuvre, c’est cet enchevêtrement complexe de fiction et de récit personnel, qui fait que l’on ne sait jamais trop à quel moment l’on doit être empathique, touché par le destin d’un personnage potentiellement pur produit de l’imagination de l’auteur.

Celui qui est digne d’être aimé ne diffère pas, en ce sens, de ses précédents romans. Ahmed est un marocain de quarante ans, installé à Paris. Le récit débute par une lettre à sa mère, sorte de figure tyrannique dans sa mémoire adolescente, décédée quelques années plus tôt, dans laquelle il exorcise ses démons et parle sans faux semblants de son homosexualité à cette mère qui avait effacé le père à peine était-il mort.

Ahmed, c’est aussi un cœur meurtri, un garçon tombé amoureux trop tôt d’un flamboyant français qui, d’une attitude paternaliste, aurait presque glissé à une posture colonialiste. C’est dans les lettres que ce roman s’écrit, et c’est une lettre de rupture qu’Ahmed écrit à Emmanuel, une lettre lucide sur le chemin parcouru, sur les bénéfices perçus, et sur l’émancipation du jeune homme de Salé, devenu aujourd’hui professeur en France.

Enfin, il y a cette lettre d’amour de Vincent, un amour fou et passionné, dévoré dans l’instant, aussi fugace que tragique, et celle de Lahbib, d’un amour d’évidence, fraternel, lui-même objet d’une attention concupiscente de la part d’un homme en âge d’être son père.

Derrière ce court récit épistolaire, c’est tout le talent d’Abdellah Taïa qui se dessine. C’est une longue et morne mélancolie comme on les aime, bercée d’amour, de déception et de souvenirs du Maroc, avec tout au fond, là-bas, l’espoir d’un avenir meilleur, d’un amour heureux, d’êtres en paix avec eux-même.

Celui qui est digne d’être aimé, d’Abdellah Taïa, est publié le 5 janvier 2017 aux éditions du Seuil.

Page 1 sur 15

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén