L'Homme Qui Lit

À propos des livres

L’Archipel du Chien, Philippe Claudel

Ma note :

Difficile de rater la publication d’un Philippe Claudel, quand on s’est habitué à la plume de cet auteur dont tous les livres m’ont plu. J’aurais mis un peu de temps pour me plonger dans ce nouveau roman, mais je l’ai dévoré à la faveur d’un été indien chaleureux, cadrant parfaitement à l’ambiance du récit.

Dans une île sans nom ni géographie, dont l’auteur ne dira seulement qu’elle est « une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore ». Une île de l’Archipel du chien, constitué d’une multitude de petites îles dont certaines sont désertes, une île qui en son centre accueille un volcan millénaire que ses habitants appellent le Brau, et qui vit de la culture de la vigne, d’oliviers, et de la pêche.

C’est sur une plage de cette île que s’échoueront trois corps, ceux de trois jeunes noirs sans identité, rejetés là par les courants, sans qu’on ne sache rien des vies qu’ils ont vécu, ni des épreuves qu’ils ont enduré. Parmi la poignée d’habitants au courant, la Vieille, l’Instituteur,  Amérique, le Maire, le Spadon, le Docteur, le Curé, réunis comme dans une mauvaise pièce de théâtre, auprès de ce qui devra rester un secret ne devant surtout pas être ébruité, au risque de mettre en péril le projet d’installation d’un centre thermal. Il faut, dans la plus grande discrétion, se débarrasser des corps.

Les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence. Ils avaient traité le corps de leurs frères humains comme des dépouilles animales. Ils avaient choisi le silence plutôt que la parole. Ils allaient en être punis.

Ce n’est que lorsque les remords auront eu raison du silence de l’Instituteur que l’histoire basculera, avec l’arrivée par le ferry de celui qu’on appellera le Commissaire, et qui viendra chambouler l’équilibre ancestral de cette île, la quittant après des drames, la laissant livrée à elle-même, à sa décrépitude, et à une mort certaine, que d’aucun verront comme une malédiction en représailles des actions commises.

Un roman envoûtant et rapidement dévoré, qui explore le caractère des hommes à l’épreuve du jugement dans cette ambiance insulaire si particulière, un roman d’actualité sur ces drames quotidiens qui se jouent sur les mers transportant tous ces êtres humains en quête d’une vie meilleure. J’y ai retrouvé avec plaisir la plume et les mécanismes d’un auteur qui n’a plus à prouver son talent.

L’Archipel du Chien, de Philippe Claudel, est publié le 14 mars 2018 aux éditions Stock.

Le Poids du monde, David Joy

Ma note :
David Joy - Le Poids du monde

J’avais découvert l’écriture noire et ciselée de David Joy lors de la parution en France de son premier roman, Là où les lumières se perdent (que je vous conseille vivement si vous ne l’avez pas déjà lu, il est désormais disponible en poche chez 10/18). C’était il y a deux ans déjà, et pourtant le souvenir de cette lecture est toujours aussi étincelant, celui d’un roman sombre, violent, sans espoir, et terriblement réussi. Aussi, quand j’ai vu que son second roman allait sortir en librairie à la fin de l’été, je n’ai pas pu résister. Merci encore aux éditions Sonatine pour cette lecture anticipée.

Dans cette Amérique rurale et défavorisée, où le chômage, la drogue, la violence et la messe du dimanche rythment une vie de misère, Aiden et Thad sont d’inséparables amis. C’est que, pour ces deux ados, la vie a vraiment mal commencée, et c’est l’union de ces deux destins malheureux qui fera naître ce lien entre les deux garçons, à mi-chemin entre l’amitié et la fraternité. À douze ans, Aiden voit le crâne de sa mère voler en éclats lorsque son père lui tire dessus, avant de retourner l’arme contre lui, juste après lui avoir marmonné le seul « je t’aime » qu’il entendra de sa vie. Thad lui, est le fils non désiré d’un viol, poussé très jeune à vivre dans un mobil-home à bonne distance de sa mère et de son beau-père, qui ne sait que boire et cogner. Ceux que la vie rejetait ne pouvaient que se retrouver et s’entendre.

Des années plus tard, le pays est comme prostré, d’un côté il y a cette guerre contre les Talibans à l’autre bout du monde, qui ruine le pays et détruit toute une génération partie faire cette guerre sans y être préparée, de l’autre la crise économique qui frappe le pays plus durement que le terrorisme encore, et qui ravage tous ceux qui ne sont pas partis se battre en Afghanistan. À son retour de l’armée, Thad ne sera plus tout à fait le même, se réfugiant dans l’alcool et la drogue pour oublier ce dos en vrac et ces souvenirs dont il ne veut rien dire, et qui l’empêchent de dormir.

Avec Aiden, ils feront le coup de trop lorsque leur dealer, totalement défoncé, se fait exploser la cervelle en se collant le canon d’une arme qu’il pensait déchargée sur la tempe. Toute cette came, cet argent, ces armes, donnent de mauvaises idées aux deux voyous, qui se confronteront bien vite à un milieu qu’ils n’étaient pas prêts à affronter. Dans cet emballement pour sortir la tête de l’eau, dans cette course à l’argent facile, seul porteur d’espoir d’une vie meilleure, tous les chemins ne se valent pas, et ne conduisent pas au succès.

Et toutes les nuits, avant de se réveiller en frissonnant, il entendait les mots du Tout-Puissant, le Seigneur, qui disait : « Au bout du compte, c’est toujours le sang qui parle. »

David Joy nous offre une fois encore un roman réussi qui confirme le talent de l’auteur, au rythme parfaitement maîtrisé qui ne verse jamais dans le misérabilisme facile. L’écriture est percutante, et j’ai pris un plaisir fou à dévorer cette histoire, pourtant terriblement sinistre, et je vous invite à le découvrir dans quelques jours chez votre libraire, parmi toutes les publications de la rentrée littéraire. Son troisième roman venant tout juste d’être publié aux États-Unis, je ne peux qu’être pressé de le voir publié en France.

Le Poids du monde, de David Joy, est publié en mars 2017 aux États-Unis sous le titre « The Weight of This World » . Il paraît en France le 30 août 2018 aux éditions Sonatine, dans une traduction de Fabrice Pointeau.

Les Mystères d’Avebury, Robert Goddard

Ma note :
Robert Goddard - Les Mystères d'Avebury

Je suis en retard : dans mes lectures, c’est vrai, mais encore plus dans la rédaction de ces petits avis dans lesquels je me lance parfois plusieurs mois après avoir terminé les dits romans. Et alors là, je vous assure, je dois mobiliser au mieux ma mémoire pour me souvenir non seulement de l’histoire, mais surtout de mes sentiments au fil des pages. C’est donc plus d’un an après la sortie de ce dernier roman du britannique Robert Goddard que je me lance dans cet avis, et exactement six mois après en avoir achevé la lecture. Vous pardonnerez donc quelques inexactitudes et commentaires assez vagues.

Le roman s’ouvre sur le dernier lundi du moids de juillet de 1981, « par un été doux et pluvieux qui vient de virer à la canicule« , dans le petit village d’Avebury. David Umber est alors un jeune étudiant d’environ vingt-cinq ans qui sirote sa bière en attendant quelqu’un, installé en terrasse du Red Lion. C’est de là qu’il sera le témoin d’un drame qui verra naître la suite de l’histoire : l’enlèvement en pleine rue de la jeune Tamsin, puis sa soeur Miranda qui se lance à la poursuite du fourgon avant que celui-ci ne la percute en prenant la fuite.

Tout commence à Avebury. Mais ce n’est pas là que l’histoire se termine.

Vingt-trois ans après, Umber est guide touristique à Prague, et mène une existence tranquille depuis le suicide de sa compagne Sally, qui était la baby-sitter des trois enfants du drame d’Avebury, et autre témoin de cet épisode. C’est là-bas que l’inspecteur Sharp, alors retraité, va le retrouver pour lui demander de reprendre l’enquête avec lui sur la disparition de la petite Tamsin et sur l’accident ayant coûté la vie à sa grande soeur, ne s’étant jamais satisfait des aveux d’un homme qui pour lui n’est pas du tout lié à l’affaire. Pour convaincre Umber, il lui montrera un étrange courrier anonyme l’enjoignant de reprendre l’enquête, signé Junius.

Il faut dire que Junius, pseudonyme d’un célèbre polémiste anonyme du dix-huitième siècle, était précisément le sujet de la thèse d’Umber, et que ce fameux jour de 1981, c’est une source possédant des lettres prouvant la véritable identité de Junius qu’il attendait en terrasse du Red Lion.

Goddard, féru d’histoire et de crime, nous offre dans ce nouveau polar une enquête à la fois moderne et historique, un roman qui ne laisse guère de place à l’ennui et qui, comme souvent avec l’auteur, nous tient en haleine du début jusqu’à la fin. Un polar dévoré en quelques jours, dont je ne me souviens pas le dénouement avec exactitude mais que je sais m’avoir offert de beaux moments de lecture.

Les Mystères d’Avebury, de Robert Goddard, est publié au Royaume-Uni en 2005 sous le titre « Sight Unseen » . Il est publié en France aux éditions Sonatine le 11 mai 2017 dans une traduction de Maxime Berrée.

Qui a tué mon père, Édouard Louis

Ma note :
Edouard Louis - Qui a tué mon père

C’est une surprise sans en être une : j’ai détesté ce roman. Roman, récit, à vrai dire on ne sait jamais trop avec Édouard Louis, l’homomiséreux du Nord qui avait déjà essayé de nous arracher, en vain, quelques larmes lors de ses deux précédentes psychanalyses littéraires, En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence.

Cette fois, il suffit de tenir l’ouvrage en main pour savoir que l’on sera vite débarrassé, le tout ne faisant que quatre-vingt et quelques pages, et pourtant l’éditeur a vraiment tout fait pour donner un peu d’épaisseur au récit en réduisant le format d’impression, en limitant à 22 lignes chaque page, et en aérant le tout au maximum. Globalement, vous aurez une brochure pour 12 euros.

C’est peut-être ça, le pire, de payer 12 euros pour ce bouquin. J’aurais pu, j’aurais dû ne pas l’acheter, et j’ai même fait une carte d’emprunt à ma médiathèque municipale en ce sens, pour m’économiser le prix des mauvais bouquins (je l’ai inaugurée avec la mièvre déclaration d’amour de Philippe Besson à Emmanuel Macron, autant dire que l’investissement était justifié !), mais je ne sais pas pourquoi, en ce jour de canicule, alors que la ville se terrait à l’ombre en attendant la nuit pour respirer de l’air frais, je suis allé à pieds jusqu’à ma librairie, et probablement déshydraté, apoplexique, j’ai acheté Édouard Louis.

12 euros, donc, pour se farcir cet addendum à ses précédentes psychanalyses, notez que c’est ironique puisque normalement c’est à celui qui fait sa psychanalyse de payer, pas à ceux qui l’écoutent ou le lisent. Sur le récit, il n’y a pas grand chose à dire, la forme est fluide, l’auteur a une belle plume c’est évident, et c’est presque du gâchis. Sur le fond, c’est dégoulinant de bons sentiments,, de misère pas chère, heureusement que je ne suis pas dépressif sinon j’aurais dû aller m’avaler un anxiolytique pendant ces vingt minutes de lecture.

La dédicace à Xavier Dolan en début d’ouvrage m’a fait sourire car on pourrait effectivement croire que l’auteur essaie de rivaliser dans son récit littéraire avec les récits filmographiques du canadien, qui lui aussi aime à nous rappeler que son Œdipe ne s’est pas bien passé. Bref, une lecture malheureusement conforme à mes attentes, qui aurait vraiment méritée que je l’emprunte à la médiathèque. Bonne nouvelle malgré tout : ce sera ma dernière lecture de cet auteur, c’est décidé !

Qui a tué mon père, d’Édouard Louis, est paru le 3 mai 2018 aux éditions du Seuil.

Ethan qui aimait Carter, Ryan Loveless

Ma note :

Ryan Loveless - Ethan qui aimait CarterCe mois ci, la plateforme NetGalley organisait un challenge de lecture auquel j’ai tenté de participer, avant de déposer les armes : trop de boulot, trop de trucs à faire à côté, et pas assez de temps pour lire. Résultat, parmi les romans accessibles pour l’occasion, je n’aurais finalement eu le temps que de lire Ethan qui aimait Carter, roman de Ryan Loveless, un auteur (une auteur sous pseudo ?) dont je n’avais jamais entendu parler, paru chez un éditeur qui m’était également inconnu : MxM Bookmark, spécialisé dans la romance homosexuelle. Bref, quitte à n’en lire qu’un, autant en lire un bon.

Voilà donc un roman pour grands ados ou jeunes adultes, une histoire d’amour atypique au pays des amours interdites, entre un garçon souffrant du syndrome de Gilles de la Tourette (Carter) et un autre ayant un léger retard suite à un traumatisme crânien sévère (Ethan). Avouez quand-même qu’au rayon des romances gay, on voit toujours le même genre d’histoire, mais là on est clairement dans un registre différent.

Carter donc vient d’emménager face à la maison où Ethan vit avec ses parents et son petit frère de quinze ans, après avoir quitté Los Angeles pour une ville plus au calme. Entre les deux garçons « bizarres » comme ils se qualifient, quelque chose se passe, mais Carter préfère mettre un peu de distance entre eux, histoire de tirer ses sentiments au clair : qu’est-ce qui est impulsif en lien avec sa maladie, et qu’est-ce qui est du vrai désir ?

Les garçons apprendront à s’apprivoiser, à trouver un terrain d’entente entre leurs deux handicaps, et même cet équilibre fragile sera rapidement mis à l’épreuve des révélations concernant l’accident d’Ethan, qui n’en était finalement pas un. Comment leur récente histoire et leurs troubles surmonteront ces perturbations, entourés de leur famille et de leurs amis ?

Ryan Loveless signe avec Ethan qui aimait Carter un roman gay hors norme, dans lequel la sexualité et l’érotisme sont très peu présent, et qui reste dans les grandes lignes une histoire que je peux qualifier de mignonne. Un livre qui sensibilise sur la discrimination en général et en particulier des personnes atteintes de troubles psychiques au sein de la population LGBT. C’est vite lu mais c’est assez agréable, j’irais donc fouiller dans le catalogue de la maison d’édition !

Ethan qui aimait Carter, de Ryan Loveless, est publié aux États-Unis en septembre 2012 sous le titre « Ethan who loved Carter » . Il est publié en France aux éditions MxM Bookmark le 23 mai 2018 au format numérique et le 23 juin 2018 au format papier, dans une traduction de Christine Gauzy-Svahn.

La Saison des feux, Celeste Ng

Ma note :

Celeste Ng - La Saison des feuxVous vous souvenez peut-être de mon coup de cœur absolu pour le premier roman de cette jeune auteure américaine, Celeste Ng (prononcez « ing » , c’est même son pseudo sur Twitter, @Pronounced_Ing), Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, déjà publié il y a deux ans chez Sonatine ? Et bien l’auteure est de retour dans nos librairies avec un nouveau roman tout aussi splendide, à la mécanique savoureusement articulée, que j’ai pu lire il y a plusieurs mois en anglais grâce à NetGalley, la plateforme qui met les blogueurs et les éditeurs en relation, et qui m’a permis de solliciter ce titre paru en septembre dernier chez Penguin Random House : Little Fires Everywhere.

L’histoire se déroule sous l’administration Clinton, dans une ville atypique de la banlieue de Cleveland dans l’Ohio : Shaker Heights est en effet connue pour son organisation différente, puisque faite de rues courbes et non rectilignes, et pour sa planification extrême dans la vie de la cité, rien n’étant laissé au hasard, tout étant calculé et particulièrement réglementé. « À Shaker Heights, il y avait un plan pour tout » .

C’est dans cette banlieue si paisible, à la vie millimétrée, que par un beau matin, la famille Richardson se retrouve dans la rue à contempler sa maison entrain d’être ravagée par les flammes. Et tous de songer en eux-mêmes : comment a-t-on pu en arriver là ? Ce sera toute l’histoire de ce roman. Comment la famille Richardson, tellement parfaite en apparence, dans sa grande maison de banlieue chic, le père avocat, la mère journaliste dans la station locale, et les quatre enfants bien insérés, ont pu se retrouver dans cette situation ?

Il faudra alors remonter à l’arrivée en ville de Mia Warren et de sa fille Pearl, pour comprendre la cascade d’évènements qui aura permis de faire voler en éclat toute cette façade si tranquille. C’est que, chez les Warren, la vie n’a rien de commun avec celle des Richardson : sans attaches, toujours en mouvements, la mère célibataire et son adolescente de fille vivent un peu une vie d’artistes bohèmes. Aussi, chez les ados, la curiosité sera vite de mise, et si Pearl se lie d’amitié pour les Richardson et se retrouve régulièrement chez eux, on comprendra que la cadette de la fratrie, Izzy, la rebelle de la famille, se sente plus à l’aise en compagnie de Mia…

Seulement voilà, quand la meilleure amie de madame Richardson décidera de demander l’adoption du bébé asiatique abandonné que les services sociaux ont placé chez elle et son mari, et que sa mère biologique se décidera finalement à vouloir la récupérer, la vie des deux familles se cristallisera autour de cette délicate question, jusqu’au point de rupture.

Celeste Ng livre avec ce second roman une analyse absolument bluffante d’une banlieue chic américaine, avec ses faux semblants et ses rancœurs, son ouverture de façade et son racisme dissimulé. Elle y aborde sans concession la place de la femme, la filiation, le droit à l’enfant, l’avortement, et plus généralement ce que sont les familles, dans leurs modes de vie et leurs choix uniques. Comme dans son précédent roman, l’auteure réussit à disséquer parfaitement ces problématiques de société, le tout dans un récit à la langue savoureuse et qui jamais ne m’a ennuyé. Un roman à lire, et une auteure à suivre !

La Saison des feux, de Celeste Ng, est publié aux États-Unis en septembre 2017 sous le titre « Little Fires Everywhere » . Il est publié en France le 12 avril 2018 aux éditions Sonatine, dans une traduction de Fabrice Pointeau.

De la terre dans la bouche, Estelle Tharreau

Ma note :

Estelle Tharreau - De la terre dans la boucheJe n’avais jamais entendu parler des confidentielles éditions Taurnada jusqu’à ce qu’ils me contactent pour me présenter leur catalogue et leurs dernières publications : une excellente idée, puisque j’y ai noté quelques titres qui me donnaient envie de découvrir ce jeune éditeur basé à Nice. et que je me suis lancé dans la lecture du troisième roman d’Estelle Tharreau.

L’histoire débute en 1986, dans une étude notariale, où après le décès de sa grand-mère Rose, la jeune Elsa reçoit un drôle d’héritage : une maison dont elle n’avait jamais entendu parler, La Braconne. Très vite, on comprend qu’un secret de famille explique le mystère gardé autour de cette maison isolée dans la forêt à Mont-Éloi, commune fictive qu’on place sous Besançon et Dijon.

Pourtant la jeune fille se rendra sur place pour évaluer ce bien qu’elle imagine en ruine : on comprendra sa surprise lorsque, entrant dans cette cabane nichée dans la forêt, elle tombera sur Fred, grand gaillard entrain de jurer par tous les dieux en bricolant sous l’évier.

Leur rencontre inattendue et les questions qu’elle soulèvera auprès de leurs familles ré-ouvrira les plaies mal cicatrisées de la seconde guerre mondiale, où les trahisons et les amours interdits ont laissé de profondes blessures, tant pendant la guerre qu’après.

De la terre dans la bouche fut donc une bonne surprise, celle d’un roman numérique accessible pour moins de cinq euros d’abord, puis celle d’une lecture agréable et originale, que j’ai situé dans les forêts de pins entourant Pontarlier dans le Haut-Doubs, pour mon plaisir de lecteur. Une belle rencontre donc, que je vous invite évidemment à faire à votre tour.

De la terre dans la bouche, d’Estelle Tharreau, est publié le 18 janvier 2018 aux éditions Taurnada.

Neandertal de A à Z, Marylène Patou-Mathis

Ma note :

Marylène Patou Mathis - Neanderthal de A à ZJ’ai gardé de nombreux souvenirs de l’école primaire, tous heureux, dont l’apprentissage de la lecture et de l’écriture qui aujourd’hui me permet de vous parler de tous ces livres que je dévore au fil des mois. C’est aussi la période où l’on m’a appris, dans les grandes lignes, l’histoire de l’Humanité, et même si je n’en ai quasiment rien retenu sauf l’idée générale, j’ai ce souvenir tendre et un peu naïf de mes copains et moi qui, après avoir appris que la terre regorgeait de vestiges du passé, étudions avec le plus grand sérieux différents cailloux récoltés dans les champs voisins, persuadés que nous allions dénicher ici, un silex ayant abattu un mammouth, là une griffe de dinosaure.

C’est avec cette nostalgie que j’ai commencé à lire ce dictionnaire de Marylène Patou-Mathis, directrice de recherches au CNRS et préhistorienne spécialiste de l’homme de Neandertal. Il faut d’abord le resituer dans notre passé, et c’est aux environs de 450000 à 35000 ans avec le présent qu’il peuplait une partie des continents, en même temps que l’homme moderne, c’est à dire l’homo sapiens.

L’état de mes connaissances était probablement proche de celui de la plupart des gens non spécialistes, et j’imaginais ces néandertaliens comme des bipèdes à mi-chemin entre le singe et l’homme moderne. La lecture de ce dictionnaire m’a permis d’en savoir plus sur cet ancêtre pas si lointain dans l’histoire de l’Homo, et pourtant tellement éloigné, à l’échelle de notre civilisation.

On y apprendra que ces chasseurs-cueilleurs étaient potentiellement doués de parole, en tout cas les structures anatomiques qui le permettent aujourd’hui étaient déjà présentes. Qu’être social, il vivait en petites communautés, mais que la population néandertalienne était minime, aussi il n’était pas gêné par ses voisins… Cannibale à certaines occasions, il enterrait ses morts, avec peut-être même des rites funéraires, selon les découvertes effectuées dans certaines grottes. Chasseur mais malin, il préférait piéger les animaux afin qu’ils meurent plutôt que de devoir s’attaquer à eux (la chasse à l’abîme), et même s’il possédait des lances pour la chasse, il pratiquait également le charognage.

Si ce dictionnaire regorge de petites informations intéressantes, j’ai pourtant trouvé que sa lecture était parfois alourdie par l’absence d’illustrations, car j’allais voir sur internet ce dont il était question, comme par exemple lorsque l’on parle des bifaces et du débitage Levallois (une méthode de taille de la pierre). Il faudra peut-être privilégier la version papier au format numérique, car sur ma liseuse j’étais dans l’impossibilité de naviguer entre les termes, ce qui en début d’ouvrage fut un peu difficile quand l’auteur faisait référence à l’acheuléen, au moustérien, à l’aurignacien, au châtelperronien, et que je me demandais de quoi il pouvait s’agir.

J’ai malgré tout été impressionné par l’immense travail réalisé par l’auteur, tant pour essayer de rendre accessible ces connaissances pointues que pour rassembler toutes ces références. Un dictionnaire très riche, qui m’a énormément appris, et qui m’a donné envie de me rendre au Musée de l’Homme pour visualiser quelques vestiges. À noter d’ailleurs que Marylène Patou-Mathis sera co-commissaire de l’exposition Neandertal au Musée de l’Homme, en partenariat avec l’INRAP, qui se tiendra du 28 mars au 7 janvier 2019. Une exposition que j’irai parcourir à l’occasion d’un passage à Paris.

Neandertal de A à Z, de Marylène Patou-Mathis, est publié le 25 janvier 2018 aux éditions Allary.

La Disparition de Josef Mengele, Olivier Guez

Ma note :

Olivier Guez - La disparition de Josef MengeleJ’ai déjà sûrement évoqué le plaisir que j’ai à lire des romans ou des essais concernant la seconde guerre mondiale, l’occupation française et le régime nazi, sans fascination morbide, mais avec une curiosité chaque fois renouvelée, comme incapable de croire que « nous ayons pu faire ça ». C’est ainsi que cette dernière rentrée littéraire m’a proposé L’ordre du jour, déception personnelle mais prix Goncourt 2017, et La Disparition de Josef Mengele, lauréat du prix Renaudot.

Mengele était un médecin allemand, officier de la SS servant une cause macabre dans les camps de concentration, et plus particulièrement à Auschwitz où il fût responsable du tri des déportés arrivant par wagons entiers, qu’il envoyait sans scrupules se faire gazer par centaines, et où il réalisait également d’effroyables expériences médicales dont on frissonne encore aujourd’hui, tant la cruauté et la perversité qu’elles demandaient sont incompatibles avec le progrès médical.

En 1945, lorsque l’Armée Rouge libère Auschwitz, il a déjà pris la fuite vers l’Ouest où les américains l’arrêtent, mais dans le chaos de la Libération, le laissent filer ne sachant pas qu’il était un criminel de guerre. C’est avec de faux papiers qu’il vivra quelques années en Allemagne, avant de prendre la fuite vers l’Amérique latine, aidé par un réseau d’anciens nazis spécialisé dans l’exfiltration d’anciens dignitaires et hauts gradés.

Le récit romancé d’Olivier Guez débute avec l’arrivée en 1949 de Mengele à Buenos Aires, en Argentine, où sous une fausse identité il travaille comme charpentier et loge dans une pension familiale, avant de rapidement se mettre en rapports avec d’anciens nazis arrivés avant lui, lui permettant de s’installer chez des amis dans une immense demeure. Commencera alors pour Mengele une période faste, celle d’un homme libre, qui se fait de l’argent en devenant commercial pour l’entreprise familiale d’engins agricoles, tout en échappant à tout travail d’enquête qui le vise.

Cela semble incroyable et pourtant, c’est avec sa véritable identité qu’il demande un passeport allemand et réussit même à se rendre en Allemagne pour voir son fils auprès de qui il prétend être un oncle, épousant même sa belle-sœur et la faisant s’installer en Argentine. Il mène alors, comme choisira l’auteur comme titre pour la première partie de ce roman, une vie de pacha.

Dans la seconde partie du récit, Le rat, la fuite tranquille de Mengele est mise à mal. Traqué par des chasseurs de nazis, qui obtiennent des autorités allemandes un mandat d’arrêt international, Mengele doit faire profil bas, et n’est plus bien vu en Argentine. Dans la même période, les services de renseignements israéliens, le Mossad, s’occupent de kidnapper et ramener en Israël le nazi Adolf Eichmann afin qu’il soit jugé et condamné à mort.

Pour Mengele, c’est de nouveau l’exil, au Brésil cette fois. Ses soutiens se font rares, et l’argent que sa famille lui accorde discrètement vient moins facilement depuis que les autorités enquêtent plus sérieusement. Dans cette seconde partie, Mengele ne mène plus une existence flamboyante, mais il se terre, et se cache dans une ferme avec un couple avec qui il entretient des rapports conflictuels. Malade, en déclin, l’homme finira par vivre comme un rat, fardeau pour tous ceux qui jusque là le supportaient par sympathie, ou par appât du gain.

Olivier Guez nous offre un récit fascinant, un travail extrêmement documenté, une enquête historique sous forme de roman qui méritait amplement le prix Renaudot. Si je connaissais les grandes lignes de la fuite de Mengele en Amérique latine, je n’avais jamais eu connaissance de tous ces détails, des complicités des régimes locaux, de la mauvaise volonté des autorités allemandes pour enquêter, des difficultés du Mossad pour poursuivre leur inéluctable vengeance. C’est un récit difficile, car à distance de ses crimes on pourrait être tenté de trouver Mengele sympathique dans sa nouvelle vie, quasiment ordinaire. Un roman à lire, si ce n’est pas encore fait.

La Disparition de Josef Mengele, d’Olivier Guez, est publié le 16 août 2017 aux éditions Grasset.

Corniche Kennedy, Maylis de Kerangal

Ma note :

Maylis de Kerangal - Corniche KennedyLa chaleur de l’été est étouffante sur la cité phocéenne, et les jeunes issus des quartiers populaires trompent l’ennui en bravant les interdits. En bord de mer, coincée au bord d’une route longeant de belles propriétés, la corniche Kennedy est une petite falaise brute, agrémentée d’une zone bétonnée, et dépourvue de plage. C’est là qu’une petite bande, celle d’Eddy et ses copains, vient sauter depuis différentes hauteurs dans une mer qui n’est pas sans danger, le courant ayant déjà tué quelques intrépides.

Afin d’éviter ces morts inutiles, le maire de la ville est décidé à faire respecter la loi, et demande à la police de veiller à ce qu’aucun gamin ne contrevienne à ses arrêtés. C’est Sylvestre Opéra, un commissaire en surpoids, dégoulinant de sueur dans un bâtiment sans air conditionné, qui sera en charge de protéger son littoral, situé juste en face de l’immense bloc du commissariat. Depuis les toits, équipé d’une puissante paire de jumelles, il surveille d’un œil mi-amusé mi-autoritaire cette bande qui n’aspire qu’à profiter de l’été.

Pour les gamins, il s’agit surtout de se prouver quelque chose, de faire le fier devant les filles et les copains, d’imaginer les prouesses les plus folles et les cris les plus extravagants pendant cette chute, ce temps suspendu où les corps en pleine transformation semblent n’appartenir ni à la terre, ni à la mer, libres de toute entrave. Et c’est Suzanne, une fille de bonne famille qui s’ennuie dans sa villa située un peu plus haut, qui viendra perturber l’équilibre de cette petite bande, en imposant sa présence sur la corniche aux côtés des intrépides sauteurs.

C’est dans cette drôle d’ambiance, lourde de la chaleur d’un été sans air, que Maylis de Kerangal dissèque une fois de plus avec brio une tranche de vie, du côté des ados insouciants où les rapports de forces se jouent encore à des niveaux qui prêtent à sourire, comme du côté de l’autorité, volontairement grotesque face à cette bande rebelle. Un court roman à l’écriture ciselée, fidèle à l’esprit de l’auteur pour les belles histoires au rythme soutenu.

Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal, est publié en août 2008 dans la collection Verticales des éditions Gallimard, et disponible en poche chez Folio depuis avril 2010.

Page 1 of 17

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén